L’avenir du cannabis médical au Canada

Canada Le 17 octobre 2018, le Canada a fait les manchettes internationales en légalisant le cannabis à des fins récréatives d’un océan à l’autre. Bien que cet événement a enthousiasmé les consommateurs récréatifs, les patients sont inquiets et se demandent si le gouvernement maintiendra son programme de cannabis à des fins médicales.


Contexte de la situation du cannabis médical

Depuis 2001, les Canadiens qui veulent se traiter au cannabis médical ont accès à leur médicament en vertu du Règlement sur l’accès à la marijuana à des fins médicales (RAMFM). Selon ledit règlement, les « personnes ayant l’autorisation de leur praticien de la santé peuvent accéder à de la marijuana séchée à des fins médicales, en produisant leurs propres plants de marijuana, en désignant une personne chargée de la produire ou en s’en procurant auprès de Santé Canada ».

La marche à suivre pour s’approvisionner de cannabis auprès d’un producteur autorisé est relativement simple. Les patients doivent d’abord rencontrer un fournisseur de soins de santé pour déterminer si le cannabis peut être bénéfique au traitement de leurs symptômes. Dans l’affirmative, le praticien de la santé leur fournit une attestation médicale nécessaire à l’inscription auprès d’un des 132 producteurs autorisés par Santé Canada. Ensuite, les patients peuvent acheter de la marijuana fraîche, séchée ou de l’huile de cannabis. Toujours en vertu du Règlement, aucun intermédiaire n’est autorisé à vendre le cannabis médical aux patients ; les dispensaires ou clubs de compassion sont illégaux, bien que, jusqu’à la récente légalisation récréative, ils étaient présents et plus ou moins tolérés dans le paysage canadien.

Le régime canadien de cannabis médical a été établi dans le contexte où le cannabis était illégal. Maintenant qu’il est complètement légal, ce régime est-il toujours pertinent ?

L’Association médicale canadienne (AMC)

Avant de se pencher sur la question, faisons un bref retour en arrière. Le gouvernement a mis sur pied son programme médical pour assurer que les patients aient accès à du cannabis sans danger de criminalisation. L’Association médicale canadienne (AMC) s’était clairement opposée à inviter ses membres à prescrire le cannabis aux patients le demandant.

L’avenir du cannabis médical au Canada

Notons que l’AMC est le porte-parole national des médecins du Canada et s’attache, entre autres, à promouvoir des politiques et des stratégies pour la santé ainsi que l’accès à des soins de santé de qualité. Ses arguments étaient, et demeurent, qu’il n’existe pas suffisamment d’éléments de preuves cliniques sur les bienfaits médicaux de son usage, et les données portant sur les indications, la puissance (taux de THC, de CBD), les interactions médicamenteuses et les effets indésirables sont encore trop peu nombreuses.

En outre, elle évoque que la profession médicale n’a pas à autoriser l’usage du cannabis puisque cette substance n’est pas passée par le processus habituel d’approbation réglementaire des produits pharmaceutiques de Santé Canada. Comme elle l’indique dans son mémoire présenté au gouvernement en août 2016, elle est plutôt d’avis « qu’on appuie la recherche sur la marijuana afin de mettre au point des produits qui peuvent respecter les normes pharmaceutiques, comme dans le cas du dronabinol (MarinolMD), du nabilone (CesametMD) et du THC/CBD (SativexMD) ». Selon Dr Jeff Blakmer, vice-président de l’AMC, « huit médecins sur neuf au Canada ne sont pas à l’aise de discuter du cannabis médical ou de donner à leur patient accès à la substance ».

Malgré son opposition évidente, et face à la mise en œuvre du programme médical, l’AMC s’est pliée à la volonté gouvernementale. Mais la légalisation complète du cannabis vient de changer la donne. Maintenant que le cannabis récréatif est légal, l’AMC demande l’abolition du programme de cannabis médical, et cherche activement à s’en dissocier.

Divergence d’opinions sur le cannabis au sein de la communauté médicale

En préparation à la légalisation du cannabis à des fins récréatives, le gouvernement a mené une consultation publique. Une fois de plus, l’Association médicale canadienne (AMC) y a participé. Dans son mémoire présenté à Santé Canada en janvier 2018, elle recommande noir sur blanc qu’il n’y ait qu’un seul système et qu’une seule réglementation pour le cannabis médical et récréatif, répétant ce qu’elle avait déjà déclaré dans son premier mémoire au sujet de son désaccord à prescrire le cannabis comme médicament.

Comme l’a déclaré publiquement Dr Jeff Blackmer quelque temps avant l’entrée en vigueur de la Loi sur le cannabis lors d’une importante conférence médicale réunissant scientifiques, médecins, pharmaciens et infirmiers, « nous sommes d’avis que maintenant que le gouvernement est résolu à légaliser, une fois que cette substance sera accessible à tous les Canadiens, les praticiens de la santé n’ont plus besoin d’assumer le rôle de gardiens ». Sa déclaration si tranchée a déclenché un tollé et, hué par l’assistance, Dr Blackmer a quitté la salle.

Aussi présent à cette conférence était Dr Mark Ware. C’est lui qui est à la tête du Registre cannabis Québec et président du Consortium canadien pour l’investigation des cannabinoïdes ayant organisé la conférence. Éminent chercheur et professeur à l’Université McGill qui a consacré sa carrière à la recherche sur les cannabinoïdes et la douleur chronique, Dr Ware a récemment quitté le milieu universitaire pour devenir directeur général chez Canopy Growth, le plus gros producteur de cannabis au monde. Ce spécialiste affirme qu’il serait une erreur d’abandonner le programme de cannabis médical, puisque tous les produits de cannabis seraient considérés comme étant à usage récréatif. Sans la supervision et le suivi de professionnels de la santé, les patients se retrouveraient laissés à eux-mêmes.

Les patients abandonnés par les professionnels de la santé

L’avenir du cannabis médical au Canada

Dr Ware est aussi d’avis que les médicaments fabriqués à partir de cannabinoïdes isolés – options thérapeutiques qu’aimeraient clairement mieux prescrire les médecins – ne sont pas aussi efficaces que les fleurs séchées en vertu de l’effet entourage. Il reconnaît que la science en a encore beaucoup à comprendre sur les complexes interactions des cannabinoïdes et des terpènes contenus dans la plante de cannabis, et pour cette raison, la recherche doit se poursuivre.

L’Association des infirmières et des infirmiers du Canada (AIIC) qui représente plus de 139 000 infirmières et infirmiers, est aussi en faveur de la conservation du programme, affirmant que « sans la distinction entre les deux types de cannabis, la production de ce produit sera uniquement fondée sur la demande des consommateurs ». La responsable de programmes et politiques publiques de l’AIIC, Karey Shuhendler, souligne que même s’il s’agit de la même plante, le cannabis utilisé à des fins médicales diffère grandement de celui utilisé à des fins récréatives, notamment en ce qu’il contient moins de THC et plus de CBD.

En outre, si le programme médical était abandonné, les patients ne pourraient plus jouir d’un suivi médical qui permet d’évaluer les effets thérapeutiques, les effets adverses et les possibles interactions médicamenteuses.  Ainsi, les quelque 300 000 patients canadiens se traitant au cannabis seraient laissés à eux-mêmes, inquiétude aussi partagée par Dr Ware.

Du côté des groupes de patients, c’est le même cri d’alarme. James O’Hara, consommateur de cannabis médical et président de l’organisme Canadiens pour l’accès équitable à la marijuana médicale, insiste pour que les médecins demeurent engagés dans la recherche et veuillent intégrer le cannabis comme traitement au lieu de se retirer du dossier. Il ajoute que les patients médicaux ont souvent besoin de variétés qui ont spécifiquement été mises au point pour traiter leurs conditions –  anxiété, nausées causées par les traitements contre le cancer, crises épileptiques – et qu’en l’absence d’un contexte médical, rien ne pourra garantir que de telles variétés demeureront offertes. En outre, il s’inquiète de la stigmatisation associée à la consommation de cannabis médical qui ne serait que renforcée si le programme médical était abandonné.

Ce sentiment est également partagé par l’organisme Dravet Canada qui affirme qu’il est « crucial pour les patients que le cannabis soit considéré comme un vrai médicament ». En effet, les patients affectés par le syndrome de Dravet – comme tous les autres détenteurs d’un permis de cannabis médical – bénéficient, notamment, d’une couverture d’assurance-maladie et d’un approvisionnement constant.

Et les patients canadiens dans tout ça ?

La pénurie en cannabis récréatif qui sévit dans le Canada en entier seulement quelques semaines après la légalisation inquiète, et affecte, les consommateurs médicaux. En effet, les mêmes producteurs autorisés fournissent les deux types de cannabis, et depuis le 17 octobre, bien des patients ont de la difficulté à obtenir les variétés qu’ils avaient l’habitude d’acheter. Ces producteurs avaient pourtant promis à leur clientèle médicale un approvisionnement ininterrompu, mais il semble que la forte demande récréative et l’exportation à l’étranger affectent les stocks médicaux. Les producteurs autorisés ne sont pas tenus par la loi de réserver des stocks pour la demande médicale, bien que Santé Canada s’attende à ce que ces derniers mettent la priorité sur les ventes médicales.

Ces entreprises justifient les pénuries en évoquant une augmentation soudaine du nombre d’inscriptions de patients médicaux quelques jours seulement avant la légalisation récréative. De plus, bien des patients ayant anticipé la pénurie ont fait des réserves juste avant le 17 octobre, accroissant la demande médicale. Le gouvernement presse les producteurs autorisés à faire preuve de transparence et à informer leurs patients de la durée des délais. Sur le site de Tilray, les patients ne trouvent pourtant rien de très informatif : « Rupture de stock. Disponibilité prochaine ».

Pour l’instant, le gouvernement s’est engagé à maintenir le programme médical pendant encore cinq ans. Qu’arrivera-t-il entretemps ? La légalisation complète est incontestablement un événement heureux. Or, l’exemple canadien montre qu’elle implique un rigoureux suivi, et un engagement de la part de tous les acteurs impliqués de maintenir l’accès à ceux qui ont le plus besoin du cannabis, à ceux qui ont ouvert la voie à la légalisation récréative : les patients.

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