by Sebastián Marincolo on 22/06/2016 | Opinion

Henri Michaux, le cannabis et le tapis volant, partie II

Henri Michaux Lester Grinspoon nous rappelle toutefois qu’il faut évaluer ces rapports avec tout le soin qu’ils imposent, considérant que certains poètes, Baudelaire par exemple, consommaient souvent plus d’une substance à la fois. Michaux, toutefois, semble toujours avoir pris soin de distinguer ses expériences mescalines de ses expériences de haschisch.


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Amélioration de la mémoire épisodique et de l’imagination, transformation de l’imagerie

Outre les changements perceptifs déclenchés par les effets du cannabis, Michaux décrit également l’amélioration des facultés cognitives qui s’ensuit, telle une meilleure capacité d’extraire de l’information à partir de la mémoire épisodique :

« Plus tard à la maison, une scène d’un film visionné il y a quelques jours me revient en mémoire – je suis violemment assailli de sons et de voix. Un souvenir ravivé dont l’intensité dépasse celle de l’original. »[1]

L’intensification de l’imagerie que décrit Michaux est supposément causée par l’ingestion d’une grande quantité de haschisch qui a le potentiel de déclencher des ‘expériences’ visuelles :

« Les images étaient distinctes, immobiles dans l’espace. J’ai eu assez de temps (tout juste) pour les percevoir clairement. Elles se suivaient en une série de courtes scènes colorées, très bien composées. »[2]

Fait intéressant, Michaux note aussi la manière dont ces images subissent des transformations associatives, un processus qui représente pour un artiste une source riche d’exploration créatrice :

« Je regardais une corde enroulée lorsque soudainement elle a pris l’allure du museau rouge d’un petit félin (ça m’a semblé une sorte d’ocelot, (…) la corde étant son cou, mais le museau étant d’un réalisme saisissant et menaçant). (…) Une autre fois, un assemblage de pièces de métal que j’examinais s’est transformé en une mitraillette pointée vers moi. »[3] 

Henri Michaux, photo prise à Buenos Aires vers 1936-1938 par l’ami de Walter Benjamin, Giséle Freund.
Henri Michaux, photo prise à Buenos Aires vers 1936-1938 par l’ami de Walter Benjamin, Giséle Freund.

Compréhension empathique intensifiée

D’innombrables rapports de consommateurs de cannabis recherchant l’inspiration décrivent comment un high les aide à acquérir une meilleure compréhension empathique des autres, de mieux parvenir à se mettre à leur place et de comprendre leurs sentiments. Depuis quelques années maintenant, des adultes et même des enfants souffrant d’un trouble du spectre de l’autisme (TSA) témoignent des bienfaits qu’ils retirent du cannabis. Sous l’effet de la plante, ils semblent mieux disposés à comprendre les émotions et les besoins des gens qui les entourent.[4]

En lisant un texte sous l’influence du haschisch, Michaux est capable de mieux comprendre et ‘ressentir’ la personnalité de l’auteur :

« On entend l’auteur comme s’il était présent en personne (…) Les mots n’ont plus d’importance. L’homme qui les a écrits prend toute la place (…) Le texte, lu à tout endroit, devient une voix, (…) et l’écrivain parle à travers cette voix. Il est là, présent. Le haschisch ouvre l’espace intérieur des phrases (…). Ainsi démasqué, l’écrivain ne peut jamais complètement retrouver son voile, son refuge. »[5]

Dans un autre passage, Michaux explique comment sa perception des autres altérée par le haschisch devient ‘télépathique’, comme l’ont décrit d’autres consommateurs :

« Avec un regard qui pense, qui pense et qui perce les pensées des autres. »[6]

Un autre jour, Michaux marche dans la rue et son attention s’arrête sur la voix d’une passante. Encore, il a l’impression de pouvoir ‘lire’ la pensée de la fille :

« Je m’y suis perdu amoureusement – une voix, à peine mature, véritablement timide, qui m’a fait oublier tout le reste, une voix qui implorait qu’on la protège, si consciente du phénomène discursif, qui avance avec la précaution d’un pied se posant sur le bord d’un précipice, ou des doigts s’approchant du feu. (…) J’aurais vraiment dû (…) essayer de connaître cette fille, si élégante dans ses appréhensions, si touchante et distinguée dans son infime témérité, qui devaient lui paraître gigantesques, si délicatement aventureuse dans sa perte de réserve alors qu’elle prenait un premier pas hésitant. »[7] 

Est-il plausible que Michaux puisse faire une telle lecture du son de la voix d’une passante qu’il n’a même pas vue ? Dans mon livre High. Insights on Marijuana, je discute du fait qu’un high de cannabis peut en effet induire une gamme d’intensifications cognitives qui peuvent se manifester par une hyperconcentration de l’attention, une meilleure capacité d’extraire de l’information de la mémoire épisodique et une meilleure reconnaissance des formes, ce qui pourrait expliquer l’incroyable capacité de Michaux de ‘lire’ ce que transporte la voix de cette passante. Ainsi concentré sur la voix, il peut associer ses formes sonores à d’autres qu’il a déjà entendues auparavant provenant de personnes qui lui avaient semblé manifester de l’insécurité, de la témérité, de la timidité.

Les théories contemporaines de ‘simulations’ de compréhension empathique insistent sur l’importance de s’imaginer à la place de l’autre, de simuler sa situation afin de mieux la comprendre.[8] Cette capacité semble fortement renforcée lors d’un high, et Michaux parvient à décrire ce phénomène très clairement. Il observe, en regardant une photographie sous l’effet du haschisch :

« Je regardais (…) quelques photographies de ces surprenants sauteurs des Nouvelles-Hébrides qui, une liane attachée à la cheville, sautent tête première d’une tour rustique d’une cinquantaine de mètres pour être retenus par la liane au dernier instant avant de toucher le sol… J’étais conscient de la distance, j’y étais sensible comme si j’avais été moi-même juché sur cette tour, (…) ressentant un vertige. Même après avoir tourné la page, je me sentais encore au sommet de la tour, à une hauteur terrifiante. »[9]

La tour, l’île de Pentecôte de l’archipel du Vanuatu, par Paul Stein.
La tour, l’île de Pentecôte de l’archipel du Vanuatu, par Paul Stein.

Les poètes, les psychonautes et la valeur des preuves anecdotiques

La majorité des études scientifiques effectuées jusqu’à présent pour comprendre les effets aigus du cannabis sur la conscience souffrent toutes d’un défaut majeur de conception. Habituellement, les sujets de ces études n’ont pas d’expérience préalable avec la substance. Ne sachant pas à quoi s’attendre, ils sont influencés par des préjugés ou des peurs. Une grande part de l’anxiété ou des réactions négatives est, par conséquent, attribuable à un environnement clinique stérile dans lequel les scientifiques ne sont concernés que par les doses à administrer. Aussi, les participants de telles études ne font pas preuve de facultés d’introspection leur permettant de prendre connaissance de leurs propres états mentaux et de les décrire.

Il y a plus de quarante-cinq ans, le psychiatre de Harvard Lester Grinspoon et le psychologue Charles Tart, aussi de Harvard, ont conclu que l’étude des effets du cannabis sur le corps et l’esprit devait se baser, pour rendre des résultats plus révélateurs, sur les rapports anecdotiques de consommateurs habituels de cannabis. Dans son ouvrage de référence Marijuana Reconsidered (1971), Lester Grinspoon a eu le courage d’inclure et d’évaluer plusieurs rapports provenant d’écrivains et d’artistes, comme Fitz Hugh Ludlow, Baudelaire et Michaux.

Lester Grinspoon nous rappelle toutefois qu’il faut évaluer ces rapports avec tout le soin qu’ils imposent, considérant que certains poètes, Baudelaire par exemple, consommaient souvent plus d’une substance à la fois.

Michaux, toutefois, semble toujours avoir pris soin de distinguer ses expériences mescalines de ses expériences de haschisch. À l’instar d’autres écrivains et psychonautes, il nous a légué de riches et sublimes descriptions des intensifications perceptives et cognitives ressenties lors d’un high. Plusieurs de ses observations ont été corroborées par d’innombrables rapports anecdotiques détaillés provenant de consommateurs, incluant une foule d’utilisateurs médicaux. Parmi ces derniers figurent des patients souffrant d’un trouble du spectre de l’autisme qui tirent des bienfaits du cannabis. Il est grand temps pour les scientifiques issus d’une variété de domaines de se pencher sur ces rapports anecdotiques afin de mieux comprendre comment la consommation de cannabis augmente les facultés du corps et de l’esprit – et par le fait même, comprendre le rôle que pourrait jouer le système endocannabinoïde dans ces processus.

 

 

[1] Henri Michaux, Misérable Miracle, Lycaeum, traduit par Louise Varese 1963, Chapitre 4, Chanvre indien, http://www.lycaeum.org/books/books/miserablemiracle/chap4.html

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Comparez mon essai Marijuana, empathie et cas graves d’autisme, http://sensiseeds.com/en/blog/marijuana-empathy-severe-cases-autism-part/

[5] Henri Michaux (1961), Connaissance par les gouffres, Orion Press, New York pp.124-127.

[6] Henri Michaux, Misérable Miracle, Lycaeum, traduit par Louise Varese 1963, Chapitre 4, Chanvre indien, http://www.lycaeum.org/books/books/miserablemiracle/chap4.html

[7] Ibid.

[8] Comparez par exemple avec Alvin Goldmann (2006) Simulating Minds: The Philosophy, Psychology and Neuroscience of Mindreading, Oxford University Press, USA.

[9] Henri Michaux, Misérable Miracle, Lycaeum, traduit par Louise Varese 1963, Chapitre 4, Chanvre indien, http://www.lycaeum.org/books/books/miserablemiracle/chap4.html

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