by Sebastián Marincolo on 08/06/2016 | Opinion

Henri Michaux, le cannabis et le tapis volant, partie I

Henri Michaux En état d’intoxication, Michaux éprouve plusieurs expériences surprenantes qu’il tente de suivre. Une foule de consommateurs de cannabis rapportent que le high leur fait ressentir une perception tout à fait nouvelle ; tout ce qui vient à leur attention est accompagné d’une puissante vague d’émerveillement et de curiosité.


Henri Michaux, Cannabis, and the flying carpet

Partout où je vais, je découvre qu’un poète y était avant moi. »

Sigmund Freud (1856-1939)

Il était admiré de ses contemporains autant pour sa poésie que pour ses écrits, ainsi que pour ses toiles uniques. La fascination de l’auteur français André Gide pour l’œuvre de Michaux était telle qu’il écrivit le livre Découvrons Henri Michaux en son honneur. Le poète Paul Celan qui traduisit Michaux en allemand comparait l’écriture de ce dernier à celle de Kafka, étant tout aussi énigmatique et difficile à déchiffrer. Le critique d’art Peter Schjeldahl a écrit ceci dans le New York Times au sujet de Michaux :

« Il m’apparaît comme un des artistes européens d’après-guerre les plus manifestement authentiques. Influencé par Ernst et Klee, l’art de Michaux est centré sur des idéogrammes dynamiques et une calligraphie sinueuse décrivant des personnages qui prennent forme au gré du hasard et à partir du chaos, ou encore, du chaos dominant tout et anéantissant la moindre trace du connu. »[1]

Untitled Chinese Ink Drawing 1961 Henri Michaux 1899-1984 Purchased 1963 http://www.tate.org.uk/art/work/T00577
Œuvre de Michaux : « Dessin à l’encre de chine  », 1961, créé sous l’influence de la mescaline.

Michaux est né en 1899 dans la petite ville de Namur, la même ville où mourut le poète et écrivain français Charles Baudelaire. Comme Baudelaire et le philosophe allemand Walter Benjamin, Michaux expérimente avec une variété de substances psychoactives, tels la mescaline et le haschisch, pour explorer ce qu’il appelle « l’espace du dedans ».

Baudelaire, Benjamin, et Michaux étaient certainement les psychonautes[2] modernes les plus brillants, vigoureux et prolifiques. Les trois étaient des prodiges littéraires qui ont cherché avec ferveur et détermination à exprimer les méandres de la conscience intérieure en expérimentant avec le haschisch.

À l’instar de Baudelaire et de Benjamin, Michaux nous a transmis une description extrêmement sensible, poétique et parfois énigmatique des effets du cannabis sur l’esprit humain. Michaux est beaucoup mieux connu pour ses voyages induits par la mescaline – c’est sous l’influence de la mescaline qu’il produisit nombre de ses peintures et dessins les plus connus – mais ses écrits influencés par le haschisch sont tout aussi profonds et révélateurs. L’œuvre de Michaux doit être déchiffrée et interprétée, de la même manière que doivent l’être les protocoles qu’ont écrits Baudelaire et Benjamin sous l’influence du haschisch. À la lumière de nos connaissances actuelles au sujet du high induit par le cannabis, on constate que Michaux est parvenu à faire une description aussi merveilleuse que méticuleuse des nombreux effets de cette plante.

Les trois psychonautes nommés ci-haut ont souvent fait leur expérimentation en consommant des doses considérables de haschisch, de sorte que les effets physiques et psychologiques n’avaient rien à voir avec ceux ressentis par les consommateurs d’aujourd’hui. Intoxiqués de la sorte, ils ont pu observer des réactions parfois extrêmes, ce qui nous aide aujourd’hui à comprendre la nature des effets du cannabis. Ce qui surprend par-dessus tout est la quantité des détails colorés que Michaux apporte lorsqu’il décrit les modifications perceptives et cognitives déclenchées par le haschisch[3].

Sentiment d’émerveillement, hyperconcentration de l’attention et stéréovision

Dans son livre Misérable Miracle, Michaux écrit ceci :

« Quiconque prend du haschisch en tant que témoin d’une expérience après avoir pris de la mescaline quitte une voiture de course ou une locomotive électrique de longue distance pour un poney. »

Il prend le soin d’ajouter en note de bas de page :

« Un poney, toutefois, révèle des surprises qu’on ne peut percevoir à partir d’une locomotive. » [4]

En état d’intoxication, Michaux éprouve plusieurs expériences surprenantes qu’il tente de suivre.

Une foule de consommateurs de cannabis rapportent que le high leur fait ressentir une perception tout à fait nouvelle ; tout ce qui vient à leur attention est accompagné d’une puissante vague d’émerveillement et de curiosité. Voilà en effet un type d’intensification provoquée par le cannabis. Selon Aristote et Platon, ce sentiment d’émerveillement et de curiosité qui survient à la suite d’une contemplation ou d’une perception est le point de départ de la pensée philosophique. Dans un tel état, plus rien n’est acquis ; à partir du moment où nous sommes sous l’emprise de l’émerveillement, nous commençons la recherche de sens. Nombreux sont les consommateurs de cannabis qui s’émerveillent devant un paysage, en entendant une pièce musicale ou en embrassant quelqu’un, comme s’il s’agissait de la première fois.

Encore dans son livre Misérable Miracle, Michaux écrit :

« (…) Toutes les visions qu’apporte le haschisch m’intéressent. Je les suis jusqu’au bout. Je veux connaître la fin. Je veux savoir où il m’emporte. »[5]

S’émerveillant devant une photographie, il écrit :

« J’ai tellement dévoré ce paysage coloré, avec une avidité nouvelle. Comme il a une apparence merveilleuse ! Une nouvelle jeunesse me revient, des plus subtiles, la jeunesse de l’œil. »[6]

Michaux observe également que le high concentre son attention (j’ai souvent nommé cette capacité d’attention soutenue « hyper concentration ») :

« Avec le haschisch, je suis comme un faucon. Si je lance un regard circulaire, ce n’est qu’une seule fois, comme pour obtenir un aperçu général qui ne peut être senti une seconde fois. Je suis contre la dispersion. Je cherche un objet afin d’en suivre la trace. (…) Rien ne peut me distraire. »[7]

Michaux explique qu’il peut saisir une photographie avec une « merveilleuse dextérité optique ». Il parle d’une « stéréovision » lui permettant de voir en profondeur la photographie, et d’une « stéréo-audition » pour la perception des sons.

Ce pouvoir de stéréovision a aussi été rapporté par d’autres consommateurs de cannabis, notamment, par un géologue-planétologue anonyme dans un rapport anecdotique figurant à la collection du professeur Lester Grinspoon. Ce scientifique explique que les géologues-planétologues doivent utiliser deux images photos stéréo de paysages de planètes prises par des satellites à deux angles légèrement différents et se servir d’appareils, tel le stéréo opticon, pour percevoir la profondeur à partir de ces deux photos :

« Mais un soir, nous avons fumé de la marijuana particulièrement puissante, pour nous amuser. J’ai commencé à regarder une paire de stéréophotographies qui traînaient dans la pièce. Soudain, les deux images se sont superposées en offrant une vision trois-dimensionnelle. C’était un cadeau du ciel. »[8]

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Une ancienne stéréophotographie dont la profondeur devient perceptible à l’aide d’une visionneuse stéréo.

Perception altérée du corps et le tapis volant

Il est intéressant de noter que Michaux insiste sur la perception dramatiquement altérée de son propre corps. Bien des consommateurs de cannabis rapportent ce même effet. Après l’ingestion de doses extrêmement fortes, certains consommateurs rapportent des distorsions corporelles (par exemple, sentir que sa jambe mesure trois mètres), et même, la « perte totale de leur corps ». À cet égard, Michaux écrit :

« À cette époque, je ne savais pas que la sensation de flotter dans les airs, d’être en apesanteur, était le propre du haschisch. Le tapis volant n’est pas qu’une légende, mais aussi une vieille réalité perse et arabe provenant de siècles d’utilisation de chanvre indien qui permettait aux gens de flotter dans les airs et de voyager dans le ciel. » [9]

Tapis volant
Tapis volant

 

 

[1] Citation de Douglas McGill, Henri Michaux, Poet and Artist

[2] Dans son livre Approches, drogues et ivresses (1970), l’auteur allemand Ernst Jünger forge le terme  « psychonaute » pour décrire l’individu avide d’explorer la conscience intérieure à l’aide de substances qui modifient l’esprit.

[3] Pour un aperçu de quelques-unes des intensifications cognitives ressenties durant un high, veuillez vous référer à mon essai « Les dix propriétés stimulantes du cannabis pour l’esprit » disponible ici: Les 10 propriétés stimulantes du cannabis pour l’esprit.

[4] Henri Michaux, Misérable Miracle, Lycaeum, traduit par Louise Varese 1963, Chapitre 4, Chanvre indien

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Anonyme, « Cannabis and Planetary Surfaces » dans : Lester Grinspoon (éd.) (2016).

[9] Henri Michaux, Misérable Miracle, Lycaeum, Chapitre 4, Chanvre indien.

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