Comment l’Argent de la Drogue Illégale Affecte l’Économie ?

L’argent qui alimente le commerce des drogues illégales est l’une des seules formes de capital qui soit vraiment ‘‘liquide’’ dans le monde, ce qui en fait un aspect important de l’économie globale. À quel degré les gouvernements, banques et entreprises perpétuent la guerre contre la drogue justement en l’interdisant ?

Selon certains économistes, le commerce global des drogues illégales est un élément fondamental, essentiel du modèle économique actuel – et la guerre contre la drogue est un moyen de préserver le commerce plutôt que l’éradiquer.

Peu importe à quel point ce sujet est controversé, le commerce des drogues illégales joue un rôle très important dans l’économie mondiale actuelle. Malgré le fait que la guerre contre la drogue soit présentée comme un moyen d’éradiquer le commerce des drogues illégales, la loi internationale et le blanchiment d’argent sont des vecteurs de l’économie des drogues illégales. De cette façon, les banques et les gouvernements sont implicites dans le passage de l’argent de la drogue illégale et ses effets sur l’économie mondiale.

Marchés & mouvements de capitaux

En général, les économies capitalistes dépendent des mouvements de capitaux (argent) pour garantir leur croissance et générer des profits. Dans un modèle capitaliste de marché libre ou de laissez-faire, il n’y aurait pas de restrictions sur le mouvement de l’argent – pas de taxes, droits de douane ou règlementation financière du tout – et les prix des produits et services seraient entièrement déterminés par les tendances du marché.

Au lieu de cela, des milliers de réglementations, taxes et droits de douane influencent et contrôlent le mouvement de l’argent. Ces instruments financiers jouent différents rôles. Ils peuvent contrôler ou influencer les taux d’intérêt des prêts et redistribuer la richesse sous la forme de bénéfices et de soins pour les individus les plus démunis de la société. Ils permettent aux gouvernements de contrôler les prix afin que le coût des produits de première nécessité reste abordable ou pour mettre en place des droits de douane pour protéger les industries importantes.

Par conséquent, un véritable marché libre n’existe pas dans le monde d’aujourd’hui. Les pays et les régions varient dans leur façon de réguler le commerce, mais la plupart des nations imposent aujourd’hui des taxes et réglementations dans une certaine mesure.

À cause des formalités administratives, mener à bien des transactions commerciales peut être complexe, lent et faire l’objet d’un contrôle par plusieurs autorités financières. Mais au sein de cette complexité, il y a des possibilités presque infinies de contourner ou enfreindre certaines règles ou tout simplement d’en recréer des nouvelles. C’est essentiellement ce qu’il s’est passé avec la crise des subprimes et le système de couverture des défaillances.

Ensuite, si on pousse trop loin le contournement ou la transgression de la règle, cela peut causer une instabilité qui va s’étendre et faire des ravages incroyables sur l’économie, pouvant aller jusqu’à des récessions ou même des dépressions. C’est arrivé un nombre incalculable de fois dans l’histoire.

En 2008, la manipulation financière des hypothèques et la sécurité du marché ont causé l’échec de deux des plus grands prêteurs hypothécaires américains, Fannie Mae et Freddie Mac. La crise des subprimes a entraîné un effet domino au sein de l’industrie bancaire – puis finalement une récession globale.

L’effondrement du secteur hypothécaire a entraîné une récession globale (© Mark Warner)

Dans les cas de récessions sévères, les dépenses et les investissements sont pratiquement paralysés. Avec des entreprises et des gouvernement peu enclins à dépenser ou investir, le montant des capitaux liquides dans le système baisse rapidement. Les profits diminuent, les salaires chutes, les emplois sont supprimés et le gouvernement génère moins de revenus sur les taxes. Des mesures urgentes peuvent être mises en place comme un assouplissement quantitatif, un sauvetage des banques et une période d’austérité.

L’argent de la drogue pourrait représenter 1% du PIB mondial total

Mais il y a une forme de capital qui n’est relativement pas affectée dans ces situations, en grande partie car elle n’est pas sujette aux taxes, régulations ou taux d’intérêt. C’est le capital illégal ou ‘‘noir’’, généré par des activités économiques illicites tel que le trafic de stupéfiants, la traite d’êtres humains, la prostitution et les jeux d’argent. Un rapport UNODC de 2009 estimait qu’ensemble, ces secteurs ‘‘au black’’ avaient rapporté 2,1 milliards de $ cette année-là, soit 3,6% du PIB global.

Parmi les industries illégales, le plus grand secteur est celui de la drogue. En fait, le capital de la drogue à lui tout seul représente 1% du PIB mondial. L’UNODC estime que 321 millions de $ ont été dépensés pour de la drogue en 2003. La même année, le PIB total était estimé à 38,7 milliards de $ — ce qui signifie que 0,83% du PIB mondial total était généré par la drogue.

Selon certains économistes, cet argent liquide et illégal pourrait être essentiel au maintien de l’économie mondiale actuelle. Antonio Maria Costa, l’ancien chef de l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime, a déclaré en 2009 que les bénéfices du crime représentaient ‘‘le seul investissement en capital liquide’’ disponible pour les banques en danger de faillite pendant la crise de 2008.

“Les prêts entre banques ont été financés par de l’argent généré par le commerce de la drogue et d’autres activités illégales… Il y a eu des preuves que certaines banques avaient pu être sauvées de cette façon.’’, a déclaré Costa.

Sans cela, il ajoute, la crise financière de 2008 aurait pu mener à un effondrement global complet de tout le secteur bancaire. À la place, bien que de nombreuses banques importantes aient échoué, d’autres ont réussi à s’en sortir grâce à la disponibilité d’argent illégal.

Légalité & liquidité de l’argent

Mais d’où viennent ces capitaux liquides et illégaux exactement, comment se déplacent-ils dans le monde et comment les banques y ont-elles accès ?

Tout d’abord, parlons de liquidité. Les fonds sont liquides quand ils peuvent facilement être déplacés et échangés. Par conséquent, les espèces sont l’élément le plus liquide de tous. L’argent gardé sur des comptes bancaires et dans des obligations est également considéré comme de l’espèce, parce qu’il peut rapidement et facilement être converti en espèces si besoin. C’est du capital liquide, mais pas aussi liquide qu’une liasse ou des billets.

De l’autre côté, nous avons les investissements liquides tels que les maison, l’art, l’argent bloqué à long terme sur des comptes épargne ou les actifs commerciaux. Ceux-ci sont des actifs qui ne peuvent pas être échangés facilement contre de l’espèce et qui ne sont accessibles qu’après de longues procédures.

Ensuite, parlons légalité. Tout l’argent, quand il est créé, est ‘‘blanc’’, légal. C’est seulement après qu’il ait été obtenu illégalement qu’il devient ‘‘noir’’. De ce fait, quand de l’argent est volé, dépensé dans des transactions illégales comme l’achat de drogue ou non remis, de manière frauduleuse, à l’administration fiscale, il devient de l’argent ‘‘noir’’.

L’argent noir est le plus liquide de tous les capitaux – il est pratiquement toujours sous la forme d’espèces et change de mains sans être ralenti ou appauvri par les démarches administratives et les taxes. De ce fait, le marché noir est vraisemblablement ce qui ressemble le plus à un marché libre, plus que n’importe quel autre marché légal et réglementé.

Comment l’argent de la drogue circule à travers le système

Bien que parfois la drogue puisse être achetée avec de l’argent volé, dans la grande majorité des cas, l’argent dépensé dans des transactions illégales est sous la forme de petits montants d’espèces provenant directement du consommateur final.

Tout cumulé, cette somme d’argent est loin d’être anodine. Un rapport de 2014 estime que les habitants des États-Unis dépensent 100 millions de dollars par an dans de la drogue pour leur consommation personnelle. Comme nous l’avons mentionné précédemment, on estime que 321 millions de dollars ont été dépensés pour de la drogue dans le monde en 2003. 214 millions de dollars de ce total ont été dépensés dans de la vente au détail. Il est important de préciser que ces chiffres sont des estimations, car il est très difficile de suivre les mouvements de l’argent noir. Vu la nature secrète des industries illégales et les risques que ça représente de les étudier, des chiffres exacts sont généralement difficiles à obtenir.

Il convient de dire que le consommateur moyen, ainsi que beaucoup de petits revendeurs illégaux, n’ont pas vraiment à se soucier du mouvement de l’argent de la drogue une fois qu’il a quitté leurs mains. Pour le consommateur, la drogue a été achetée et voilà. Pour le petit dealer, les profits générés pourront être dépensés en petits montants en espèces qui n’attireront pas l’attention de l’administration fiscale. Par conséquent, une somme conséquente en espèces circule dans et hors du marché noir à ce niveau.

Mais les petits revendeurs achètent leur produit à des distributeurs plus hauts placés, qui vont finalement générer des sommes en espèces trop grandes pour être utilisées sans attirer l’attention. Les individus ou les organisations à ce niveau doivent donc penser à un moyen de blanchir leur argent, pour qu’il puisse retourner dans l’économie légale avec une bonne explication de ses mouvements et de son existence.

Sans cela, de grosses dépenses en espèces pourraient attirer l’attention – attention qui pourrait entraîner de longues et discrètes enquêtes, des arrestations et poursuites et la saisie de l’argent et des biens.

Le blanchiment d’argent – Le pont entre l’économie légale et le marché noir

Par conséquent, un système qui permet de blanchir l’argent et de s’assurer en retour un pourcentage déterminé est nécessaire pour tout gros dealer. D’où l’expression ‘‘blanchiment’’ – littéralement rendre légal l’argent noir.

Le blanchiment d’argent a également un autre intérêt important. Avec la mise en place du bon système, l’argent peut être transféré entre les pays et les individus à une vitesse remarquable. En gros, un système comme celui-ci utilise les réseaux légaux mais reste efficacement en retrait par rapport à ceux-ci.

L’industrie du blanchiment d’argent est le pont le plus important entre le marché noir et la légalité et elle pourrait représenter 2,7% du PIB mondial chaque année (part estimée à 1,6 milliards de dollars en 2009). Le blanchiment d’argent peut prendre la forme d’entreprises de façade qui sont créées uniquement dans le but de servir à blanchir de l’argent pour des organisations criminelles. Sinon, il peut s’agir de véritables entreprises blanchissant de l’argent clandestinement en plus de leur activité principale.

C’est dans cette dernière catégorie que nous trouvons les preuves les plus accablantes de l’implication d’entreprises légales sur le marché noir. Par exemple, certaines banques importantes, qui ont à de multiples reprises été épinglées pour avoir profité illégalement de l’argent de la drogue.

Les banques – Les plus grands blanchisseurs d’argent au monde

En 2009, on a découvert que deux grandes banques, HSBC et Wachovia, avaient géré les comptes du cartel mexicain Sinaloa, blanchissant des centaines de millions à elles deux. Wachovia a blanchi environ 240 millions de dollars pour le cartel mexicain entre 2003 et 2008. Et des employés des branches mexicaines d’HSBC géraient quotidiennement des livraisons de cet argent au nom de Wachovia.

En 2010, après une enquête de 22 mois, Wachovia a été condamnée à des poursuites différées, a dû payer des amendes et certains de ses biens ont été saisis pour un total de 160 millions de dollars – seulement 2% de ses profits de cette année. À ce jour, Wachovia a été rachetée par Wells Fargo et a apparemment cessé pour de bon ses activités de blanchiment d’argent.

HSBC, par contre, a continué de profiter de ses activités de blanchiment d’argent pendant encore plusieurs années. Il a été rapporté que les membres de ce cartel ont déposé des centaines de milliers de dollars tous les jours dans des branches d’HSBC, sans qu’aucune question soit posée par la banque.

En 2012, HSBC a dû payer une amende de 1,9 millions de dollars pour ses activités de blanchiment d’argent. C’est l’une des amendes les plus importantes ayant été mises à une banque dans l’histoire, mais ce n’est qu’une toute petite partie de ses profits annuels. Elle a aussi été condamnée à 5 ans de poursuites différées – mais comme le dit le New York Times :

“Les autorités fédérales et gouvernementales ont choisi de ne pas inculper HSBC, la banque londonienne, pour blanchiment d’argent important et prolongé, de peur que des poursuites pénales causent la perte de la banque et, en même temps, mettent en danger le système financier.’’

Ces cas ont exposé une entente cachée entre les grandes banques et les trafiquants de drogue, qui remonte à des dizaines d’années, voire à des siècles. L’ampleur de la coopération entre les grandes banques et les organisations criminelles pour le blanchiment d’argent est endémique et a sans doute renforcé deux siècles de capitalisme mené par l’occident.

Qu’est ce qui se cache derrière cette complicité entre les banques et les vendeurs de drogues illégaux et pourquoi les gouvernements et les systèmes judiciaires travaillent apparemment à protéger ces relations ? Si le but est réellement d’éradiquer le commerce mondial de la drogue, l’approche correcte serait certainement de les démasquer et les dissocier.

Afin de bien comprendre la relation complexe entre les banques, les gouvernements et le commerce de la drogue, nous devons d’abord nous intéresser à l’histoire du marché global de la drogue, né durant la période coloniale en Europe.

Le colonialisme, la drogue & l’équilibre du pouvoir

Des drogues ont été échangées entre les pays pendant des siècles et des lois ont été mises en place pour interdire leur vente ou leur consommation pendant sûrement aussi longtemps. Le début de l’histoire du commerce de la drogue est incomplet, mais à partir du 17ème siècle, il y a plein de preuves d’un commerce international florissant – ainsi que beaucoup d’efforts mis en place pour l’éradiquer.

Les intérêts britanniques, portugais, français, espagnols et néerlandais étaient en compétition pour obtenir le contrôle des territoires asiatiques clés et des routes de commerce pendant plus d’un siècle avant le 17ème siècle. Parmi ces territoires, les portugais avaient le contrôle de Goa et les néerlandais géraient le Bengale – qui étaient deux des plus grandes régions productrices d’opium.

Il est important de préciser qu’à cette époque, les gouvernements européens n’étaient qu’indirectement concernés par le réseau de commerce international émergent. Les acteurs principaux étaient les marchands de la Compagnie des Indes orientales – des collectifs de commerçants avec un soutien indirect de la part de leur gouvernement.

À la fin du 17ème siècle, les Compagnies des Indes orientales portugaises et britanniques transportaient de l’opium vers Canton (Guangzhou – le port maritime principal de la Chine à cette époque) depuis Goa, pendant que la Compagnie des Indes orientales néerlandaise avait le monopole du commerce d’opium entre le Bengale et la Chine.

L’empire chinois était un pouvoir régional important, avec lequel l’Europe avait une relation commerciale déséquilibrée. Les chinois exportaient d’immenses quantités de biens de valeur vers l’Europe mais ne recevaient que peu de produits européens en échange. Cependant, les ventes d’opium représentaient un moyen très efficace de récupérer l’argent chinois pour combler le déficit européen et au début, les chinois étaient très contents de l’acheter.

Ensuite, à cause de l’inquiétude face au nombre grandissant de personnes dépendantes et à la baisse des entrées d’argent, la Chine a passé une loi interdisant la vente d’opium, en 1729. Cependant, cela n’a pas arrêté le commerce, poussant simplement les commerçants à mettre en place des méthodes plus subtiles afin de faire entrer leurs produits en Chine.

Les armées privées de la Compagnie des Indes orientales ont combattu et ont gagné des guerres importantes en 1757 et 1764, ce qui leur a permis de prendre le contrôle du Bengale, de Bihar et d’Orissa – d’importantes régions productrices d’opium en Inde. Cette période a véritablement marqué le début du règne de la Compagnie en Inde, celui-ci ayant duré jusqu’à la mise en place du Raj britannique en 1858.

En 1773, la Couronne Britannique a octroyé à la Compagnie le monopole sur le commerce de l’opium au Bengale. La Compagnie a alors commencé à vendre de l’opium à des commerçants privés à Calcutta (Kolkata) dans le but d’éviter de braver ouvertement l’interdiction chinoise sur la vente d’opium. Ces commerçants transportaient ensuite l’opium directement vers la Chine.

Les guerres de l’opium & la défaite de la Chine

La Compagnie était pleinement consciente que ce commerce permanent de l’opium après 1729, était illégal selon la loi chinoise. Cependant, elle a continué le commerce et pendant un court moment, a même emmené l’opium directement vers Canton, dans les bateaux de la Compagnie. Cependant, cela a cessé quand les directeurs de la Compagnie à Londres ont critiqué cette pratique disant qu’elle représentait ‘‘une menace pour le commerce sino-britannique légal, étant donné que l’opium était illégal Chine.’’

Pendant les siècles suivants, la Compagnie a intensifié ses efforts pour contrôler et pénétrer le marché chinois et le commerce de l’opium est devenu encore plus important pour ses efforts constants en Asie.

Malgré le fait que la Chine ait partiellement assoupli l’interdiction dans les décennies suivant 1729, le nombre de toxicomanes encore en hausse et la baisse encore plus importante de revenus l’a convaincue de mettre en place de nouvelles interdictions concernant la consommation d’opium (1796) et les imports (1800). Ensuite, en 1834, la Conpagnie a perdu le monopole sur l’opium que lui avait confié la Couronne (à cause de manifestations britanniques généralisées en faveur d’un commerce libre) et la concurrence a commencé à s’intensifier.

Cette période a vu émerger des tentatives toujours plus sournoises et agressives de contrôler le marché. La Compagnie a fait signer des ordres écrits aux commerçants privés avec lesquels elle travaillait, les interdisant ostensiblement de faire passer de l’opium en Chine, tout en attendant d’eux qu’ils le transportent en secret.

À cette période, les commerçants transportaient l’opium jusqu’à des entrepôts situés sur des îles proches de Canton. En 1839, des représentants chinois ont contrôlé ces entrepôts, confisqué et détruit 20.000 coffres (environ 1.400 tonnes impériales) d’opium.

À ce stade, la Compagnie a demandé de l’aide au gouvernement britannique. Le gouvernement britannique, comprenant que l’opium était alors essentiel pour maintenir sa présence commerciale en Asie (et générer des revenus suffisants pour la Grande-Bretagne), a envoyé une flotte de navires de guerre depuis le Delta de la Rivière des perles vers Canton – et la première guerre de l’opium (1839-1842) a commencé.

À cette époque, la philosophie économique du laissez-faire d’Adam Smith était très populaire en Grande-Bretagne et les interdictions chinoises sur le commerce de l’opium servaient comme un exemple de restriction de commerce injuste. C’était d’une hypocrisie aberrante étant donné que le monopole de la Compagnie des Indes orientales avait été levé à peine cinq ans plus tôt.

En 1865, les britanniques, avec le soutien des français et des américains, avaient pris le contrôle de Hong Kong, Shanghai et Nankin pendant la seconde Guerre de l’Opium (1856-1860). Le commerce de l’opium en Chine était désormais entièrement établi et avec la ratification des ‘‘Traités Inéquitables’’ de Nankin, les imports sont devenus entièrement légaux sous la loi chinoise.

Ces traités, ainsi que l’instabilité sociale grandissante causée par une guerre prolongée et un taux d’addiction toujours en augmentation, ont mis le puissant empire chinois à genoux. La période qui a suivi est connue sous le nom du ‘‘Siècle de l’Humiliation’’ et a été marquée de la soumission de la Chine aux pouvoirs coloniaux européens. Avec la défaite du dernier pouvoir non occidental, l’ère du règne occidental avait sérieusement commencé.

La drogue et les banques pendant la période coloniale

Mais quel est au fait le rôle des banques dans cette sale histoire des trafiquants de drogue, des autorités et des guerres? Il nous a déjà été prouvé que les banques les plus importantes jouent actuellement un rôle crucial dans le blanchissement d’argent en provenance de la drogue. Etant donné que tout le système capitaliste moderne dépend de la relation complexe entre les autorités, les entreprises et les banques, il est clair que les banques jouent depuis des siècles un rôle prépondérant.

En effet, en regardant l’histoire du monde bancaire pendant et juste après la guerre de l’Opium on voit apparaître un nom renommé, la banque de Hongkong & Shanghai Banking Corporation, actuellement connu à échelle mondiale sous HSBC.

En 1865, après la deuxième guerre de l’Opium, la banque, créée par des personnes d’affaires britanniques, avait comme but de satisfaire les besoins des commerçants britanniques en Chine à un moment où 70% du marché se concentrait autour de l’opium. Par ailleurs, on sait que certains des membres fondateurs (en particulier dan Dent & Co et Thomas Sutherland de P&O) se sont directement et personnellement enrichis grâce au marché de l’opium, des pratiques illégales selon la loi en vigueur en Chine.  Pendant cette période l’opium était considéré comme le bien le plus précieux au monde.

D’autres banques, telles que Barings Brothers, Jardine Fleming Bank Ltd. et Hottinguer & Company, étaient à cette époque également impliquées dans la gestion du profit en provenance de l’opium. Ces banques traitaient l’argent en provenance de l’opium jusqu’à environ la fin de la première Guerre Mondiale, le moment où le commerce de ce produit était déclaré illégal. Dès cette époque, leur rôle dans la gestion de l’argent provenant de la drogue cessa ou leurs activités sombraient dans la clandestinité. 

L’apparition du blanchissement moderne

Le trafic de drogue sombrait ainsi dans l’illégalité, mais il n’avait sûrement pas pour autant disparu. Tout le processus se déroulait dans la clandestinité, tel que le commerce britannique en Chine après l’interdiction chinoise de la commercialisation de l’opium. Vu que les risques pour les trafiquants de drogue augmentaient significativement, il en allait de même pour leurs récompenses potentielles (leurs récompenses potentielles augmentaient également) en causant ainsi l’apparition rapide des mafias et des cartels.  Les autorités qui auparavant avaient apporté ouvertement leur soutien, se distanciaient du trafic de drogue et un nouvel air de rhétorique anti-drogue faisait son apparition.  

Au moment où les revenus provenant de la drogue devenaient à l’échelle mondiale illégaux, un oppressant besoin de blanchissement de l’argent de la drogue se manifestait. Au moment où le US Prohibition dans les années 20 du 20ème siècle entrait en vigueur, le blanchissement des sommes d’argent illégales avait déjà atteint des montants gigantesques. Après-tout l’un des produits les plus lucratifs aux Etats-Unis, l’alcool était à ce moment interdit. Les revenus illégaux qui remplissaient les caisses d’argent de la mafia américaine émergente étaient gigantesques. 

L’art du blanchissement n’en était qu’à son début et le blanchissement d’argent même ne devenait d’ailleurs qu’officiellement illégal à échelle internationale au cours des années 80 du siècle précédent. La raison pour laquelle par exemple Al Capone recevait en 1931 une peine de prison, n’étais pas pour le transport illégal de boissons alcooliques ou pour le blanchissement d’argent, mais bien pour le contournement d’impôts.

Cet évènement était néanmoins le signal pour beaucoup d’autres gangsters pour accélérer le processus du blanchissement d’argent vu le risque existant que les autorités pourraient s’intéresser de près à leurs transactions commerciales. Le gangster juif renommé Meyer Lansky ne tardait pas à virer l’argent cash illégalement obtenu vers des comptes en banque suisses qui était protégé par le Swiss Banking Secrecy Act de 1934 (loi sur le secret bancaire). Finalement il créa sa propre offshore banque suisse et lançait un gigantesque système bien compliqué de blanchissement d’argent.

Depuis lors, on a pu régulièrement remarquer que les banques sont encore toujours impliquées dans le trafic de drogue. Des exemples comme entre autres la Bank of Credit and Commerce International, la Nugan Hand Bank et la Federal Reserve’s Miami branch ; en sont la preuve de toutes ces activités lors des années 70 et 80 du siècle précédent, une période où le trafic de cocaïne prospérait somptueusement en Amérique-latine.

Actuellement les systèmes de blanchissement ont évolués vers des réseaux extrêmement complexes et ingénieurs qui impliquent différents sous-réseaux de banques et d’entreprises répandus sur des dizaines de pays. L’argent de la drogue est utilisé pour acheter de l’or, des diamants, de la mode vestimentaire et des chaussures, du matériel agricole et bien d’autres produits légitimes où on ne parvient pratiquement pas à tracer le côté administratif de ces transactions.

Les batailles de la guerre contre les drogues

Il y a des lois internationales en vigueur qui interdisent officiellement le blanchissement d’argent et le trafic de drogues. Il existe en outre divers traités qui rendent illégales les éventuelles démarches militaires qu’un pays souverain pourrait entreprendre sur le marché d’un autre pays souverain.

Il est vrai que le colonialisme a officiellement disparu, on remarque toutefois que certaines structures datant de cette époque se maintiennent elles-mêmes en vie ce qui fait que les grands pouvoirs ex-coloniaux continuent à s’enrichir en détournant les richesses provenant des pays en voie de développement vers leur propre pays. Les drogues représentent actuellement encore une grande source de richesse: les entreprises qui trafiquent de la drogue continuent à investir de grandes sommes d’argent dans l’économie occidentale; les autorités n’arrêtent pas d’interférer dans les guerres en faveur du maintien du trafic existant et d’importantes banques et d’autres entreprises connues comme « blanchies » continuent de par leurs systèmes à soutenir les processus en général.  

Le pouvoir de la Grande-Bretagne s’est déplacé vers l’Amérique, ce qui fait que les plus importantes batailles de la guerre contre la drogue se sont également réorientées du sud-orient de l’Asie vers l’Amérique latine. Actuellement le bien le plus précieux au monde n’est plus l’opium mais bien la cocaïne.

Le concept ambigu d’un “narco-Etat”

Lorsqu’on a enrayé le colonialisme et que les anciennes colonies ont acquis leur propre indépendance, on a remarqué l’apparition dans le monde d’une autre évolution socio-économique fondamentale. Les pouvoirs coloniaux perdaient leur emprise sur les revenues des anciennes colonies. Autre point est que les colonies elles-mêmes n’en étaient qu’au début de leur indépendance et étaient désespérément à la recherche de moyens pour prévoir leur propre financement.

Bien que les principaux pouvoirs occidentaux étaient en train de perdre leur pouvoir politique dans leurs anciennes régions, ils maintenaient néanmoins un grand pouvoir économique, reposant sur des pratiques commerciales illégales exercées durant des siècles entiers. Pour la majorité de ces régions, le principal partenaire économique est actuellement encore le pouvoir colonialiste ancien où les anciens traités commerciaux restent en vigueur et sont donc encore toujours malhonnêtes. Ce phénomène a même reçu un nom officiel “le néo-colonialisme” ou “colonialisme post-colonial ” et exerce un important effet sur de différents pays de par le monde et surtout en Afrique.

Pour certaines de ces anciennes colonies, souverainetés et mandats, la drogue destinée à la vente internationale représente encore toujours la majeure partie de l’économie nationale.  Dans certains pays on remarque que la participation au trafic de drogue a un effet gigantesque et bien visible sur le développement de leur économie. Ce qui nous mène au concept “narco-Etat”, bien que (ainsi expliqué en détails dans The Myth of the Narco-State, P.A. Chouvy, 2015) la désignation des pays ne soit pas à 100% en béton et qu’une définition claire manque depuis toujours.

Néanmoins il existe de claires comparaisons entre les principaux pays producteurs de drogue. Il s’agit souvent de pays en voie de développement où la pauvreté est largement répandue.  Ils ont en majorité des gouvernements politiquement instables ce qui les rend facilement susceptibles aux émeutes et à la violence. Ils ont souvent de vulnérables gouvernements qui autorisent dans une certaine mesure le trafic de la drogue, l’encouragent ou en profitent même directement. On remarque en outre que le développement des systèmes de mafia et de cartels qui se sont profondément infiltrés dans les autorités et institutions gouvernementales.   

Les principaux pays producteurs de drogue ont en général des systèmes financiers compliqués permettant ainsi le blanchissement au niveau international des profits en provenance du trafic de drogue. Autre caractéristique typique est l’existence de leur longue histoire d’exploitation exercé par le pouvoir colonial et leur soumission.  Ils sont en large partie dépendant de l’aide internationale ce qui les rend souvent victime de mesures d’harcèlement financières et de manipulation sur le niveau international. Les pays répondant à cette définition se trouvent surtout en Afrique, en Asie et en Amérique-latine.

Nommer les pays producteurs de drogue est un important moyen de propagande

Il existe un vaste marché pour la drogue qui est globale et qu’on ne peut arrêter et il existe déjà l’argument « morale » pour la maintenir dans l’illégalité. Cet argument est extrêmement contraignant et forme l’élément clé dans la rhétorique qui apparemment « justifie » la guerre contre la drogue.

Depuis le moment que les premières interdictions étaient appliquées, on infligeait aux pays producteurs de drogue le label narco-Etat et ils devenaient le bouc émissaire. En outre ils sont soumis aux agressivités des grandes puissances mondiales, en particulier celles en provenance des Etats-Unis. Cette agressivité militaire est établie comme une tentative pour rayer de la carte le trafic de drogue,  mais il existe actuellement plein de preuves qu’on obtient justement l’effet contraire et que ce sont justement les trafiquants de drogue eux-mêmes qui obtiennent plus de pouvoir et d’influence.

En mai 2001, le groupe terroriste connu sous le nom Taliban a émis une interdiction sur la production d’opium en Afghanistan. Cette interdiction a eu un effet gigantesque sur le marché global de l’opium en causant une chute considérable de sa disponibilité et sur les prix qui ont explosé de ce fait. Quelques mois plus tard, les Etats-Unis ont envahi le pays et le Taliban changea sa politique de l’opium ce qui a résulté dans une croissance considérable de sa production les années suivantes.

La production d’opium en Afghanistan a pendant longtemps été reliée au financement des organisations terroristes et en particulier à celui du Taliban, Al Qaeda en actuellement ISIS. Ainsi, pour citer un exemple, il est bien connu qu’ ISIS reçoit annuellement environ $1 milliard de dollar comme revenus illégaux.

Le lien douteux entre la drogue & terrorisme

Tout compte fait, cet argument n’est pas vraiment fondé. Il est certain qu’une partie du profit en provenance du trafic de drogue illégale est destinée au financement des groupes terroristes, mais en général on suppose que ceci ne représente qu’une portion inférieure du financement complet. 

Selon le Centre for Analysis of Terrorism (Centre pour Analyse Terrorisme) les revenus d’ISIS revenaient en 2015 à $2,5 milliards. De ce montant environ $800 millions provenaient d’impôts des civils qui vivaient dans les régions sous leur contrôle. $600 millions viennent du marché pétrolier. L’autre $1 milliard est issue de plusieurs sources telles que le kidnapping & rançons, les antiquités, les dons, l’agriculture, le gisement de phosphate et de gaz naturel. Les revenus gagnés par la drogue proviennent apparemment plutôt des taxations des producteurs de drogue que du contrôle en soi sur la production de drogue.

Oui, les groupes terroristes peuvent effectivement profiter de la nature clandestine et des disponibilités liquides du capital de la drogue. Néanmoins, il est clair que ces revenus sont loin d’être leurs principaux revenus et que la drogue ne représente qu’une partie négligeable au sein de toutes les formes de financement. Sauf le Taliban qui forme une exception à la règle avec 40% de la totalité de leur financement qui provient de l’héroïne afghane (même plus de 60% durant les grands jours de ce trafic). Les revenus annuels du Taliban ne représentent toutefois qu’un quart des revenus d’ISIS et on estime qu’ils reçoivent des sommes bien plus importantes directement en provenance du  Pakistan et des pays du Golf.

Les principaux bénéficiaires du trafic de drogue

Etant donné que le trafic de drogue représente chaque année une valeur supérieure à $320 milliards, les organisations terroristes ne jouent pas un rôle important au sein de monde du trafic de drogue international même pas ISIS (l’organisation terroriste la plus riche au monde) qui en bénéficierait annuellement $1 milliard (et la preuve à l’appui). Les principaux bénéficiaires de tout ce trafic sont les cartels de drogue eux-mêmes ensemble avec les banques et les entreprises qui font des affaires avec eux.

A titre de comparaison, on suppose que le cartel Sinaloa gagne annuellement près de $3 milliards tandis que les cartels latino-américains tous ensemble bénéficient de revenus annuels d’environ $64 milliards. Des montants pratiquement à 100% provenant du trafic de cocaïne (seul un petit pourcentage provient du trafic d’autres drogues illégales).

La totalité du système financier en général continue à profiter du trafic de drogue illégal ce qui fait que les pays producteurs de drogue restent prisonniers d’un cercle vicieux de dépendance économique.  Cet effet est en outre renforcé par la présence d’importantes aides internationales ce qui fait que les pays producteurs de drogue restent soumis aux caprices économiques de leurs créanciers internationaux.

 “Count The Costs”, une organisation internationale qui élabore un « “Rapport globale et alternatif sur la drogue” informe:

“En général on dépense chaque année plus de $100 milliards aux guerres contre la drogue, en gros estimé au même montant que les pays riches consacrent annuellement à l’aide internationale. L’aide au développement que l’Amérique et les autres pays destinent aux pays où l’aide est le plus effectivement nécessaire. L’aide au développement, surtout en Amérique-latine est souvent un financement militaire dissimulé en faveur de ses alliées dans leur guerre contre la drogue.”

Ceci prouve que l’installation de notre actuel modèle économique est défectueux et injuste. Le rapport suggère en outre qu’il faut mettre en place et entretenir un système économique qui pourrait ainsi enrayer effectivement le trafic de drogue illégal. Un système économique qui ne dépend plus du flot considérable de cash illégal auquel il faut faire appel lorsque le mécanisme habituel ne fonctionne plus. Une économie durable ne doit pas être fondée sur une exploitation non-durable des pays faibles.

Actuellement nous sommes témoin de profonds changements de l’économie en général et certains économes croient même que l’air de l’hégémonie économique occidentale touche à sa fin. A fur et à mesure que cette phase transitoire se déploie, on observera également de radicaux changements quant au trafic de drogue. La tendance actuelle qui est la législation et la régularisation du produit le plus précieux en cash au monde, c’est-à-dire le cannabis pourrait bien devenir un des aspects de ce changement fondamental.

  • Disclaimer:
    Bien que nous ayons déployé tous les efforts possibles pour assurer l’exactitude de cet article, son contenu n’est pas destiné à fournir un avis juridique ; chaque situation est différente et impose de consulter un expert et/ou un avocat.

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