by Seshata on 17/11/2016 | Opinion

L’argent provenant des drogues illicites affecte l’économie mondiale Partie I: Marchés libres, réglementation financière et blanchiment d’argent

économie mondiale Selon certains économistes, le commerce mondial des drogues illicites est une partie essentielle et fondamentale du modèle économique actuel – et la guerre contre les drogues est un moyen de maintenir le commerce plutôt que de l’éradiquer.


Les marchés et la circulation de capitaux

En général, les économies capitalistes dépendent de la circulation des capitaux (argent) comme moyen pour maintenir la croissance et générer des profits. Dans un marché libre ou dans le modèle capitaliste de laissez-faire, il n’y aurait pas de restriction sur la circulation des capitaux – pas du tout de taxe, de tarif douanier ou même de réglementation financière – et les prix des biens et services seraient entièrement déterminés par les forces du marché.

Au lieu de cela, des milliers de règlements, de taxes et de tarifs différents influencent et contrôlent la circulation des capitaux. Ces instruments financiers jouent divers rôles – ils peuvent contrôler les taux d’intérêt sur les prêts, redistribuer la richesse sous forme d’avantages sociaux et de soins de santé pour les plus pauvres de la société, permettre aux gouvernements de contrôler les prix afin que le coût des besoins essentiels demeure abordable, ou introduire des tarifs douaniers pour protéger des industries de valeur.

Par conséquent, un libre marché véritable n’existe pas dans le monde d’aujourd’hui. Chaque pays et chaque région varient l’ampleur à laquelle ils réglementent les affaires, néanmoins toutes les nations imposent maintenant, à des degrés divers, une taxation et une réglementation.

En raison de la bureaucratie financière, mener des transactions bancaires peut être complexe, lent et sujet à examen de la part de diverses autorités financières. Mais dans cette complexité, les possibilités de tordre et de briser certaines règles, ou même d’en concevoir de nouvelles, sont presque infinies – ce qui s’est essentiellement produit avec le scandale des prêts hypothécaires à risque et le système de swaps sur défaillance de crédit.

Si les règles sont brisées ou trop tordues, cela peut créer une instabilité qui risque de se répandre et de semer une dévastation économique incroyable, culminant en récessions et même en dépressions. C’est ce qui s’est produit un nombre remarquable de fois au cours de l’histoire.

En 2008, la manipulation financière du marché des hypothèques et des titres a engendré la défaillance des deux plus grands prêteurs hypothécaires américains, Fannie Mae et Freddie Mac, causant une réaction en chaîne dans l’industrie bancaire – et ultimement une récession mondiale.

L’argent provenant des drogues illicites affecte l’économie mondiale Partie I: Marchés libres, réglementation financière et blanchiment d’argent
L’effondrement de l’industrie hypothécaire a causé une récession mondiale (© Mark Warner)

Les graves récessions paralysent progressivement les dépenses et les investissements. Lorsque les entreprises et les gouvernements sont réticents à dépenser ou à investir, la quantité de capitaux liquides dans le système décroît rapidement. Les profits chutent, les salaires et les emplois sont coupés, et les gouvernements génèrent de plus faibles revenus fiscaux, ce qui entraîne la mise en œuvre de mesures désespérées telles que l’assouplissement quantitatif, le sauvetage bancaire et l’austérité.

Les narcodollars pourraient représenter 1 % du PIB mondial

Mais il y a une forme de capitaux qui demeure relativement intouchée dans ces situations, en grande partie parce qu’elle n’est pas soumise aux taxes, à la réglementation ou aux taux d’intérêt. Ce sont les capitaux illégaux ou « noirs », générés par des activités économiques illicites telles la contrebande de drogues, la traite de personnes, la prostitution et le jeu. Un rapport de 2009 de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) estimait qu’ensemble, ces industries « noires » valaient 2,1 billions de dollars cette année-là, ou 3,6 % du PIB mondial.

Des industries illégales, celle des drogues est la plus importante. A dire vrai, les capitaux liés aux drogues pourraient à eux seuls représenter près de 1 % du PIB mondial. L’ONUDC a estimé que 321 milliards de dollars ont été dépensés en drogues en 2003 ; la même année, le PIB total était estimé à 38,7 billions de dollars, suggérant que 0,83 % du PIB mondial ait été généré par les drogues.

L’argent provenant des drogues illicites affecte l’économie mondiale Partie I: Marchés libres, réglementation financière et blanchiment d’argent
Carte représentant les routes principales du trafic de cocaïne et d’héroïne

Selon certains économistes, cet argent liquide illégal pourrait être essentiel au maintien de l’économie mondiale actuelle. Antonio Maria Costa, ancien dirigeant de l’ONUDC, a déclaré en 2009 que les bénéfices du crime représentaient « le seul investissement liquide de capitaux » disponible pour les banques menacées d’effondrement pendant la crise de 2008.

« Les prêts interbancaires étaient financés par de l’argent provenant du trafic de drogues et d’autres activités illicites… Il y avait des indices selon lesquels certaines banques ont ainsi été sauvées », a déclaré Costa.

Il défend que sans cet argent, la crise financière de 2008 aurait pu mener à un effondrement mondial et sans merci de l’industrie bancaire. Bien que de nombreuses banques importantes ont échoué, d’autres ont réussi de justesse grâce à la disponibilité de l’argent illégal.

Légalité et liquidité de l’argent

Mais d’où proviennent exactement ces capitaux liquides et illégaux, comment circulent-ils dans le monde et comment les banques y ont-elles accès ?

Parlons premièrement de la liquidité. Les capitaux sont liquides lorsqu’ils peuvent facilement circuler et être échangés. Ainsi, l’argent comptant est l’actif le plus liquide de tous. L’argent conservé dans les comptes bancaires et les obligations est souvent considéré comme de l’argent liquide, puisqu’il peut être rapidement et facilement converti en espèces au besoin. Ce sont des capitaux liquides, mais pas tout à fait aussi liquides qu’un paquet de billets de banque.

A l’opposé, il y a les investissements non liquides tels que les maisons, l’art, l’argent lié à des comptes d’épargne à long terme, les actifs d’entreprise – qui sont plus difficiles à échanger en argent et qui sont soumis à de longues procédures avant de devenir accessibles.

Parlons maintenant de légalité. Au départ, lorsqu’il est produit, tout l’argent est « blanc », c’est de l’argent légal. Ce n’est que lorsqu’il est obtenu illégalement –l’argent est volé, dépensé dans des transactions illégales comme l’achat de drogues, ou frauduleusement mis à l’abri du fisc – qu’il devient « noir ».

L’argent noir est le capital le plus liquide de tous – il apparaît majoritairement sous forme d’argent comptant et il passe entre les mains de différentes personnes sans être retardé ou affecté par la bureaucratie et les taxes. Dans ce contexte, le marché noir est sans doute plus près d’un marché « libre » que de tout autre marché légal et réglementé.

L’argent provenant des drogues illicites affecte l’économie mondiale Partie I: Marchés libres, réglementation financière et blanchiment d’argent
Répartition du système de blanchiment d’argent du cartel de Cali

Circulation des capitaux de la drogue dans le système

La drogue peut être achetée avec de l’argent volé, mais en grande majorité, elle est achetée avec de petites quantités d’argent provenant directement de l’acheteur-consommateur : de rémunérations, de salaires, d’épargnes, d’héritages ou d’avantages sociaux disponibles légalement.

Cumulativement, cette somme d’argent n’est d’aucune façon banale – un rapport de 2014 a estimé que la population américaine dépense annuellement 100 milliards de dollars en drogues destinées à une consommation personnelle. Comme mentionné précédemment, il a été estimé qu’en 2003, 321 milliards de dollars ont été dépensés en drogues à l’échelle mondiale ; de ce montant, 214 milliards de dollars ont été dépensés au niveau du détail. Il est important de noter que ces données sont des estimations puisqu’il est extrêmement difficile de tracer la circulation de l’argent noir de par la nature secrète des industries illégales et les risques associés à leur étude.

Il suffit de dire que le consommateur moyen de même que beaucoup de petits revendeurs illégaux ont rarement besoin de tenir compte de la circulation des narcodollars une fois qu’ils ont quitté leur poche. Pour le consommateur, les drogues sont achetées et c’est tout. Pour le revendeur d’un niveau inférieur, les profits générés peuvent être dépensés en petites quantités qui n’attireront pas l’attention des autorités financières. Ainsi, à ce niveau, l’économie noire est constituée de transactions de sommes importantes.

Mais les petits revendeurs achètent leurs produits de distributeurs en amont de la chaîne qui, finalement, gèreront des quantités d’argent trop grandes pour être utilisées sans attirer l’attention. Les individus et les organisations qui sont à ce niveau doivent alors trouver un moyen de « nettoyer » leur argent : une explication pertinente pour en justifier l’existence et la circulation dans l’économie blanche.

Aussi, des achats coûteux en espèces pourraient attirer une mauvaise attention – une attention qui pourrait mener à des enquêtes longues et secrètes, à des arrestations et des poursuites, et à la saisie d’argent et d’actifs.

Le blanchiment d’argent – le pont entre les économies « noire » et « blanche »

Par conséquent, un système qui permet à l’argent d’être propre et protégé en contrepartie d’un pourcentage convenu est une nécessité pour tout revendeur raisonnable. D’où l’existence du « blanchiment » d’argent – littéralement le nettoyage de l’argent.

Le blanchiment d’argent a aussi un autre avantage important – avec une bonne structure en place, l’argent peut être transféré entre les pays et les individus à une vitesse remarquable en utilisant le réseau blanc et légal tout en demeurant efficacement à l’extérieur de celui-ci.

L’industrie du blanchiment d’argent est le pont le plus important entre les économies noire et blanche, et il peut traiter jusqu’à 2,7 % du PIB mondial annuellement (estimé à 1,6 billion de dollars en 2009). Les entreprises de blanchiment d’argent peuvent être des sociétés « de façade » qui sont mises en place pour la seule raison de blanchir l’argent d’organisations criminelles, ou peuvent aussi être des entreprises légitimes ayant une activité clandestine de blanchiment d’argent.

C’est dans cette dernière catégorie que nous trouvons le plus de preuves accablantes de l’implication d’entreprises « blanches » dans l’économie « noire » – telles que certaines banques importantes, pour lesquelles il a été révélé à maintes reprises qu’elles profitent illégalement des narcodollars.

Les banques – les plus grandes blanchisseuses d’argent au monde

En 2009, on a découvert que deux banques importantes, HSBC et Wachovia, avaient géré des comptes bancaires pour le cartel mexicain de Sinaloa, blanchissant des centaines de milliards de dollars. Entre 2003 et 2008, Wachovia a blanchi environ 420 milliards de dollars pour le cartel de Sinaloa – des employés de succursales mexicaines d’HSBC ont systématiquement accepté de prendre et de traiter cet argent au nom de Wachovia.

En 2010, après 22 mois d’enquête, Wachovia a été sanctionnée d’une « poursuite suspendue » accompagnée d’amendes et de confiscations totalisant 160 millions de dollars – seulement 2 % de ses profits cette année-là. Par ce temps, Wachovia avait été achetée par Wells Fargo et avait cessé ses activités de blanchiment d’argent, visiblement pour de bon.

D’autre part, l’HSBC a continué à profiter d’activités de blanchiment d’argent pendant plusieurs autres années. Il a été rapporté que des membres du cartel déposaient chaque jour des centaines de milliers de dollars à des succursales d’HSBC sans que la banque ne les questionne.

HSBC Mexique a obtenu l’amende la plus imposante de l’histoire bancaire pour le blanchiment d’argent provenant de cartels (© HS Krohn)
HSBC Mexique a obtenu l’amende la plus imposante de l’histoire bancaire pour le blanchiment d’argent provenant de cartels (© HS Krohn)

En 2012, l’HSBC a été condamnée à une amende de 1,9 milliard de dollars pour ses activités de blanchiment d’argent – l’une des amendes bancaires les plus imposantes de l’histoire, mais ne représentant qu’une infime fraction de ses profits annuels. Elle a aussi été touchée par une poursuite suspendue de cinq ans – mais comme le New York Times le mentionne :

« Les autorités fédérales et étatiques ont choisi de ne pas accuser l’HSBC, une banque basée à Londres, de blanchiment d’argent vaste et prolongé par crainte que les accusations criminelles causent l’effondrement de la banque et menacent par le fait même le système financier. »

Ces cas ont révélé une profonde complicité jusqu’alors insoupçonnée entre les grandes banques et les trafiquants de drogues qui s’étend aux dernières décennies, voire aux derniers siècles. L’ampleur de l’implication des banques importantes dans le blanchiment de profits provenant d’organisations criminelles est endémique et a sans doute étayé près de deux siècles de capitalisme occidental.

Qu’y a-t-il derrière cette complicité entre les banques et les trafiquants de drogues illicites, et pourquoi les gouvernements et les systèmes judiciaires semblent protéger cette relation ? Si l’objectif est vraiment d’éradiquer le commerce mondial de la drogue, la bonne approche serait certainement de le mettre en lumière et de le démanteler.

Pour pleinement comprendre la relation complexe entre les banques, les gouvernements et les entreprises liées à la drogue, nous devons premièrement étudier l’histoire du commerce mondial de la drogue et ses racines qui s’étirent jusqu’à la période coloniale européenne.

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