Le cannabis et le pouvoir d’introspection

De nombreuses cultures utilisent le cannabis en tant que sacrement. La culture Rastafari en est un parfait exemple. Est-il possible que la capacité du cannabis à favoriser l’introspection et la réflexion soit la base de l’utilisation religieuse de cette plante ? Même en dehors de ces traditions, est-il possible que tous aient accès aux effets du cannabis ?

« Se connaître est le début de toute sagesse. »

Aristote

La maxime « Connais-toi toi-même » de la Grèce antique, inscrite sur le fronton du Temple d’Apollon à Delphe nous renvoie incontestablement à une tâche qui ne sera jamais terminée.

Malgré tout, nous pensons à Sisyphe, le roi de l’absurde ; qu’importe si nous ne parvenons pas à accomplir cette tâche. Il reste satisfaisant, gratifiant et quelque peu absurde de chercher à atteindre l’« impossible ». De nombreux consommateurs de cannabis, et d’autres substances psychoactives (comme le LSD ou la psilocybine) ont fait de véritables découvertes sur eux-mêmes – des découvertes qui ont considérablement contribué à accroître leur connaissance de soi et par conséquent, leur épanouissement personnel. Sur la base d’un questionnaire soumis à des centaines de consommateurs, Charles Tart, psychologue à Harvard, a fait les observations suivantes à propos du cannabis et de ses consommateurs :

 « Quand je plane, des perspectives sur moi-même, ma personnalité et les jeux auxquels je joue me semblent plus claires. »

Dans quelle mesure la marijuana favorise la connaissance de soi ? Comment peut-elle faciliter notre introspection ? Et finalement, quel en est l’intérêt ?

L’« Introspection » en philosophie

Le Dictionnaire de philosophie de Stanford indique :

« Le terme introspection, tel qu’il est utilisé dans la philosophie de l’esprit contemporaine, est un moyen de découvrir ses processus et états mentaux actuels, voire très récents. »

Nous associons généralement « Introspection » à la compréhension d’un processus ou état mental actuel. Cela inclut les sensations de douleurs, l’anxiété ou la joie. Mais l’introspection cherche également à comprendre certaines dispositions, telles que la tendance à mal accepter la critique. Ces réactions sont généralement liées à un évènement passé, mais peuvent être déclenchées par un évènement dans le présent. En substance, l’introspection peut faciliter la compréhension de nos traits de personnalité. 

Selon les consommateurs de cannabis, cette plante peut être utilisée pour les deux types d’introspection. Le sens du toucher (pendant un rapport sexuel par exemple) semble décuplé, plus intense. Le cannabis permet également à ses consommateurs de mieux comprendre leur personnalité, leurs dispositions et leurs humeurs.

Le système de cartographie corporelle et l’intensification des sensations corporelles

Charles Tart note que lorsqu’ils sont euphoriques, les consommateurs de cannabis s’intéressent particulièrement à leurs sensations physiques et à leur état d’esprit. C’est la définition philosophique la plus stricte d’introspection. Voici certains des effets typiques notés par les consommateurs de cannabis en état d’euphorie :

« Ma peau est extrêmement sensible »

« La douleur est plus intense si je me concentre dessus »

« Ma perception de mon corps est étrange ; la forme « ressentie » de mon corps ne correspond pas à sa forme réelle (ex. on peut se sentir disproportionné, ou des parties de notre corps peuvent sembler lourdes et d’autres plus légères) »

« Une sensation de chaleur très agréable parcourt mon corps »

« Je suis beaucoup plus conscient des battements de mon cœur »

« Je prends conscience de ma respiration ; je sens l’air entrer et sortir de ma gorge et gonfler mes poumons »

Selon des neuroscientifiques tels que A. D. Craig et Antonio Damasio, nous avons tous un sentiment d’introspection qui nous fait prendre conscience de l’intérieur de notre corps. Ces sensations, telles que représentées sur la cartographie du corps, sont la racine de nos sentiments ou émotions.

Antonio Damasio décrit sa cartographie représentative dans son livre, « Spinoza avait raison. Joie et tristesse, le cerveau des émotions » :

« (…) les douleurs, la température corporelle, les rougissements, les démangeaisons, les chatouillements, les frémissements, les sensations viscérales et génitales ; l’état de la musculature dans les vaisseaux sanguins et autres viscères (…). »

Sa philosophie est fondée sur le postulat que nos sentiments et nos émotions sont guidés par la réception et l’interprétation de ces sensations par notre cerveau. Ces sensations se ressentent à l’intérieur de notre corps et non pas à l’extérieur de celui-ci. Des crampes d’estomac ou un frisson le long de la colonne… ces sensations proviennent de l’intérieur, et c’est de cette manière que notre organisme « cartographie » son état actuel.

Est-il possible que le cannabis interagisse avec ce système de cartographie corporelle ? Le cannabis semble donner une clé ou un code d’accès à notre système interne. La prise de conscience de l’intérieur de notre corps peut mener à une prise de conscience de nos émotions, de nos sentiments et de nos traits de personnalité.

Dans un rapport, l’écrivain américain Bayard Taylor (1825-1878), décrit son expérience après avoir ingéré une grande quantité de confiture de haschich :

« La sensation de limitation – de l’enfermement de nos sens dans notre propre chair, notre propre sang – s’est instantanément évanouie. Les murs de mon être volèrent en éclat et tombèrent en ruine ; et, sans même penser à mon apparence, j’ai perdu toute notion de forme, je me suis senti exister dans un vaste espace. Le sang, expulsé par mon cœur, a parcouru d’innombrables réseaux avant d’atteindre mes extrémités ; l’air aspiré par mes poumons s’est répandu dans un mer d’éther limpide, et mon crâne était plus large que la voûte céleste. »

Ce témoignage montre que la marijuana peut fortement affecter le système de représentation corporelle d’un individu et montre également que tout est affaire de dosage. Si une dose moyenne peut intensifier les sensations corporelles et leur prise de conscience, une dose plus importante peut provoquer une distorsion et une déformation de notre système de cartographie corporelle interne.

Perdre son corps

Charles Tart remarque également qu’à plus fortes doses de cannabis (notamment le THC), les consommateurs perdent complètement conscience de leur corps. Il mentionne les effets décrits ci-après comme étant courants lors d’un état d’euphorie intense :

« À moins que je ne me concentre ou qu’un stimulus ne demande mon attention, je perds conscience de la majeure partie de mon corps »

« En état d’euphorie, j’ai perdu toute conscience de mon corps : j’étais tellement absorbé(e) par ce qu’il se passait dans ma tête que mon corps aurait très bien pu disparaître pendant un moment »

« J’ai perdu toute conscience de mon corps et du monde extérieur, je me suis simplement retrouvé(e) flottant dans un espace infini (pas nécessairement un espace physique) »

Il y a deux explications à ce phénomène :

La première est que les effets du cannabis sur notre esprit cognitif sont si intenses qu’ils stimulent l’imagination et la mémoire épisodique.

La seconde est que la direction de notre attention sur notre corps, qu’importe sa durée, est suffisamment intense pour (instantanément) connecter le consommateur à ses sentiments, ses souvenirs et ses fantasmes associés aux mêmes sensations physiques. Lors de cette connexion avec ces sensations internes, la conscience du corps est complètement perdue, et le consommateur se retrouve en état de flottaison dans un système de cartographie corporelle conceptuel.

Endocannabinoïdes, cannabinoïdes exogènes et système de cartographie corporelle

Ces observations soulèvent d’intéressantes questions. Dans quelle mesure le cannabis affecte-t-il ce système de cartographie corporelle ? Nous savons que de nombreux effets du cannabis dépendent fortement des facteurs biologiques, comme son interaction avec le système endocannabinoïde dans le cerveau et le corps. Nous savons également que les endocannabinoïdes jouent un rôle dans le processus de thermorégulation.

Quelles sont les autres fonctions du système de cartographie corporelle ? Comment les différents endocannabinoïdes interviennent-ils dans la régulation de ce système ? Et comment les endocannabinoïdes exogènes (c’est-à-dire les endocannabinoïdes apportés par la consommation de cannabis) affectent-ils ce système ?

Une souche avec une plus forte teneur en CBD affectera-t-elle le système de représentation corporelle d’une manière différente des autres souches ? Il est probable que cela soit le cas, dans la mesure où le CBD ne stimule pas nécessairement le même effet cognitif que le THC.

Ces questions pourraient conduire à d’intéressants développements dans la science et la médecine du cannabis. Même en l’absence de réflexion scientifique sur ce thème, nous pouvons exploiter des preuves anecdotiques pour mener notre propre enquête.

« Une fois encore, le pouvoir de l’herbe ouvre les portes de l’esprit. Regarde au plus profond de toi. Dis-moi ce que tu trouves. »

Cypress Hill III, Temples of Boom, « Spark Another Owl”

De nombreux consommateurs ont remarqué qu’un état d’euphorie lié à la marijuana ne provoque pas uniquement une introspection sur les sensations corporelles. Une analyse des témoignages anecdotiques révèle également comment le cannabis aide les consommateurs à mieux comprendre leur personnalité.

Pete Brady, un contributeur au site de Lester Grinspoon marijuana-uses.com, décrit un renforcement de l’introspection sous l’influence du cannabis :

« La consommation de marijuana m’a rendu introspectif, et je m’en suis servi pour répertorier mes forces, mes faiblesses et mes traits de personnalité. La drogue a agi comme révélateur, pas comme une échappatoire ; elle m’a permis de découvrir qui je suis et ce que je dois être. »

Un autre contributeur anonyme (« Twinkly ») au site de Grinspoon témoigne :

« J’étais beaucoup plus à l’écoute de moi-même et des autres. Je pouvais me concentrer sur mes peurs, mes troubles, mon stress, mes problèmes et transformer tout ça en plan de guérison et me libérer de mes chaînes. J’étais serein(e) et détendu(e) et capable d’accepter qui je suis, en bien comme en mal. (…) Je suis capable de regarder plus profondément en moi pour prendre des décisions saines basées sur mes convictions et mes principes. »

Ces témoignages illustrent le type de réponses émotionnelles et de sensations ressenties en état d’euphorie. Bien que les contributeurs ne mentionnent pas les sensations physiques, il est possible que la prise de conscience accrue de leur corps physique (le système de cartographie corporelle) conduise à une meilleure compréhension émotionnelle. C’est ainsi qu’Antonio Damasio explique les effets cognitifs et émotionnels de la prise de conscience des sensations internes.

L’introspection comme moyen de réflexion

L’introspection vis-à-vis des humeurs et des émotions plus complexes a des effets directs et indirects. Par exemple, par un voyage introspectif dans des souvenirs autobiographiques, une personne peut venir à la conclusion qu’elle est courageuse. C’est un processus en deux parties : la première partie consiste à accéder à l’état intrinsèque des choses (souvenirs, sensations) puis de juger ces observations. La première peut être considérée comme le « système de cartographie corporelle », tandis que la deuxième partie est la sensation dictée par la façon dont le cerveau reçoit et interprète cette information.

Un nombre infini de facteurs peut affecter ce jugement. Ces facteurs évoquent les « couches » de tout un chacun, comme Shrek l’a décrit : nous sommes comme les oignons ! » Les modes de comportement observés peuvent être comparés aux modes de comportement des autres. Ce jugement implique également la compréhension de nos traits de personnalité, que ceux-ci soient positifs ou négatifs.

Nous pourrions également appeler cette « deuxième couche » de l’introspection « réflexion ». Un état euphorique lié au cannabis active le système de cartographie corporelle, mais peux également active la « réflexion » qui est cruciale à la compréhension du système de cartographie corporelle.

Concentration accrue, mémoire épisodique améliorée, imagination et reconnaissance des tendances

Les consommateurs de cannabis évoquent quatre phénomènes cognitifs : une concentration accrue, une amélioration de la mémoire épisodique, une imagination amplifiée ainsi qu’une meilleure reconnaissance des tendances.

L’un des plus grands effets de l’intoxication au cannabis est une concentration accrue, que j’ai également appelée « effet Zen ». Dans le Zen, le maître demande à l’étudiant de se concentrer sur une seule activité ou pensée à un moment donné.

Cette totale attention peut être appliquée à une pensée, un souvenir ou une sensation physique. De nombreux consommateurs de cannabis mentionnent cette concentration accrue et l’amélioration de la mémoire épisodique. Les consommateurs font souvent état d’un vif souvenir d’évènements lointains avec d’incroyables détails. 

Les consommateurs de cannabis mentionnent également une meilleure capacité à développer leur imagination, que cette imagination soit tactile, visuelle, auditive ou olfactive (odorat). Ils font également état d’une meilleure capacité à reconnaitre tout type de tendance, qu’il s’agisse de tendance comportementale chez soi ou les autres, de régularités naturelles ou de tendances associées aux travaux académiques tels que les mathématiques ou la physique par exemple.

Amplification de la réflexion

Comment ces quatre amplifications (concentration accrue, mémoire épisodique améliorée, imagination amplifiée et meilleure reconnaissance des tendances) affectent l’introspection ou la réflexion ?

Un état d’euphorie lié au cannabis peut permettre de rediriger l’attention et la concentration accrue sur une mémoire épisodique ou un courant de pensée interne. La capacité accrue à reconnaitre certaines tendances peut ainsi conduire les consommateurs à connecter la mémoire épisodique ou un courant de pensées à d’autres évènements ou pensées suivant la même tendance. Enfin, l’imagination permet de résoudre les problèmes liés auxdites tendances.

En pleine euphorie, un individu peut imaginer d’éventuelles situations futures plus vivement : ce que cela représenterait pour lui, ce qu’il pourrait ressentir et comment il pourrait agir face à ces situations. Cette capacité d’imagination accrue pourrait conduire à une meilleure compréhension du passé et de l’avenir.

Un étudiant universitaire décrit l’effet du cannabis de la manière suivante :

« L’herbe a un effet très thérapeutique sur moi. Quand je plane, je me vois vraiment. Je peux faire la liste de mes forces, de mes faiblesses et de mes objectifs. Mon esprit est clair et a soif d’apprendre et de comprendre, même si je dois comprendre certaines choses étranges, comme ces traits de ma personnalité que je ne veux pas changer. Je peux voir des aspects de moi-même que je n’aime pas, sans pour autant me détester. J’ai appris des choses sur moi-même et que j’ai utilisées au quotidien en étant sobre. Par exemple, je suis moins égocentrique, plus minimaliste et moins stressé(e) en présence d’autres personnes. »

La capacité à « voir à l’intérieur de soi » décrite par cet étudiant est un aspect commun de la consommation de cannabis, bien que cet aspect soit inexploité par la psychologie ou la neuroscience contemporaine. Ce phénomène commun représenterait l’une des enquêtes les plus intéressantes sur l’esprit humain et sur la façon dont les substances psychédéliques telles que le THC l’affectent.

Est-il illusoire de penser qu’un jour les neuroscientifiques chercheront à comprendre le potentiel du cannabis en tant qu’outil religieux et spirituel dans le développement du caractère ? Il serait merveilleux de voir un jour les résultats d’une étude sur le cannabis et ses effets sur l’attention, la reconnaissance des tendances, l’imagination et le processus émotif afin de comprendre comment mieux exploiter cette herbe en tant qu’outil physique, mental et émotionnel.

  • Disclaimer:
    Les lois et règlements régissant la consommation de cannabis diffèrent d’un pays à l’autre. Sensi Seeds vous conseille donc fortement de vérifier les lois et règlements de votre pays. Ne contrevenez pas à la loi.

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