Le cannabis peut-il aider les patients atteints de drépanocytose (SCD) ?

La drépanocytose (SCD) est une maladie héréditaire due à la mutation du gène de l’hématie. Si elle n’est pas traitée, elle peut conduire à des symptômes d’anémie, de douleur extrême et de lésion organique. Les personnes atteintes de SCD auront davantage tendance à utiliser le cannabis que la population générale, pour ses éventuelles propriétés analgésiques.

Dans la drépanocytose (également désignée anémie à cellules falciformes s’il y a deux gènes de l’hématie S), une mutation du gène de l’hématie conduit à la déformation des globules rouges, qui passent alors d’une forme souple et concave à une forme de croissant rigide.

Dans des conditions normales, les cellules se déforment temporairement afin d’être comprimées dans les vaisseaux sanguins étroits. Dans la SCD, les cellules rigides ne peuvent pas passer et peuvent s’accumuler, bloquant ainsi les vaisseaux sanguins. Cela peut conduire à une « crise »  drépanocytaire, un terme générique pour un ensemble de troubles aigus qui peuvent, dans des cas extrêmes, conduire au décès en 24 heures. Le sang qui ne parvient plus aux organes est l’un des principaux risques des crises drépanocytaires. En général, cela entraîne des dommages accumulatifs, conduisant à une espérance de vie réduite (bien que les traitements récents aient considérablement amélioré les pronostics).

Chez une personne atteinte de SCD, les deux allèles du gène de l’hématie doivent être mutés ; si un seul allèle est muté et que l’autre est normal, la personne présentera des globules rouges normaux et falciformes et sera alors considérée comme un « porteur ».

Les cellules sanguines normales peuvent produire plus de 50 % du taux d’hémoglobine chez les porteurs. De même, les symptômes ne sont habituellement pas ressentis à moins d’être déclenchés. Les « déclencheurs » comprennent un manque d’oxygène (p. ex. à haute altitude) et déshydratation.

Trait drépanocytaire et résistance à la malaria

On retrouve surtout la SCD (mais non exclusivement) dans les populations tropicales et subtropicales, et celles dont les ancêtres sont issus de ces régions. Auparavant, on considérait que la mutation des cellules falciformes se produisait spontanément à plusieurs endroits, et que des pressions de sélection positive leur permettaient de se répandre et de s’épanouir.

En effet, la disposition d’une copie mutée du gène d’hématie (également connu sous le nom de trait drépanocytaire) est bénéfique dans les régions où la malaria est fortement présente, puisqu’elle favorise un degré de résistance à la maladie, en atténuant la gravité des symptômes.

Toutefois, les chercheurs ont ensuite découvert que cette mutation peut remonter à un enfant en Afrique, il y a plus de 7000 ans. Cette information peut aider les médecins à classer la gravité des cas et à apporter un meilleur soin.

Héritage et pressions de sélection

Si deux parents ont chacun un gène muté, l’enfant aura 25 % de chance d’avoir deux copies mutées et d’être atteint de SCD. Les personnes atteintes de SCD n’ont pas la résistance à la malaria. En réalité, la douleur associée à la malaria est un principal déclencheur des crises drépanocytaires.

Bien que l’on retrouve la SCD chez les descendants des populations tropicales et subtropicales qui vivent désormais dans des zones tempérées comme l’Europe occidentale et une grande partie des USA, l’incidence est bien moindre que chez les populations qui vivent toujours dans leurs pays d’origine. On pense que dans les régions où la malaria n’est pas endémique, le fait d’avoir un trait drépanocytaire n’est pas un avantage et est sélectionné au fil du temps.

Hémoglobine, oxygène et drépanocytose

Le mécanisme de la SCD est extrêmement complexe. Le polymorphisme d’un seul nucléotide du gène ß-globine fait que l’hémoglobine (le composant principal des globules rouges) produite contienne de la valine plutôt que de l’acide glutamique. Ces deux substances sont des aminoacides, mais la valine est hydrophobique, tandis que l’acide glutamique est hydrophile.

Étant donné que le plasma sanguin est essentiellement composé d’eau, la nature hydrophobe de la valine conduit à l’effondrement sur lui-même de l’hématie mutée. Éventuellement, l’hémoglobine commence à s’agréger et à se polymériser en structures rigides, fibreuses et en forme de croissant. Ce processus se produit rapidement en cas de faible concentration en oxygène, mais est aussi accéléré par une acidité élevée et la déshydratation (volume réduit) du sang.

Les périodes de faible oxygène (hypoxie) chez les patients atteints de SCD sont souvent suivies de périodes de réoxygénation. Cela est connu comme le cycle d’hypoxie-réoxygénation et est associé à une douleur intense (et éventuellement à une inflammation) au niveau des sites d’agrégation d’hémoglobine (souvent des régions riches en vaisseaux sanguins capillaires, comme les poumons et les organes génitaux).

L’hémoglobine transporte l’oxygène aux organes du corps. Chez les personnes atteintes de SCD, l’ischémie des organes peut découler des cellules sanguines mutées qui s’accumulent et évitent le passage de l’hémoglobine saine et oxygénée.

Comment la drépanocytose est-elle traitée ?

Il y a plusieurs manières de gérer et de contrôler plusieurs des symptômes de la SCD. Les enfants nés avec la SCD reçoivent de l’acide folique et continuent ce traitement une fois adultes. Souvent, un supplément en pénicilline est également administré durant l’enfance. Dans les pays atteints de malaria, les traitements prophylactiques sont souvent prescrits à vie, puisque les personnes atteintes de SCD ont une plus forte sensibilité. Toutefois, une analyse de 2018 sur l’efficacité des traitements prophylactiques anti-malaria n’a trouvé aucune différence dans les effets secondaires chez les enfants qui en ont pris versus les enfants soumis à un placebo.

Dans les cas les plus graves, des transfusions de sang sont possibles, ce qui augmente le taux de globules rouges sains. Le seul traitement connu pour la SCD est la greffe de moelle osseuse, que l’on sait être uniquement efficace chez les enfants.

Les seuls antidouleurs actuellement approuvés pour les patients atteints de SCD sont les opiacés, dont bon nombre conduisent à la dépendance et ont d’importants effets indésirables. Les effets indésirables ont souvent des répercussions sur les reins (qui sont déjà fragilisés par la maladie elle-même) et peuvent également affecter les vaisseaux sanguins.

Les personnes atteintes de drépanocytoses sont plus susceptibles d’utiliser le cannabis

Il a été constaté à plusieurs reprises que les personnes atteintes de SCD utilisent du cannabis à des doses plus élevées par rapport à la population en général. De même, les malades ont rapporté que l’utilisation du cannabis apporte des sensations subjectives de soulagement de la douleur. Ils rapportent également qu’il contribue à réduire l’anxiété et la dépression.

Une étude de 2018 avec 58 participants a constaté que presque la moitié avait utilisé du cannabis les deux années précédentes. La majorité d’entre eux ont rapporté l’utiliser contre la douleur, l’anxiété, les troubles de l’humeur, du sommeil et de l’appétit et 79 % ont affirmé qui leur a permis de réduire leur prise d’antidouleurs.

En Jamaïque (où le cannabis est illégal mais dont l’utilisation est répandue et socialement acceptée), les personnes atteintes de SCD ont utilisé presque deux fois plus de cannabis que la population en général (femmes : 19 % contre 10 % ; hommes : 65 % contre 37 %). Cela malgré le fait qu’aucune amélioration des symptômes n’est attendue (uniquement 6 % de l’échantillon ayant pris du cannabis pour la gestion des symptômes).

Les chercheurs ont constaté qu’il semblerait y avoir une différence négligeable dans le profil de douleur et le nombre d’événements de douleur dans leur échantillon – toutefois, l’échantillon n’était pas conséquent (145 personnes) et ne peut indiquer les tendances sur une plus grande échelle.

Le cannabis médical peut-il aider à soigner la drépanocytose ?

En 2010, les chercheurs de l’Université du Minnesota ont découvert que le CP 55940, semblable au THC synthétique, était aussi efficace que le sulfate de morphine dans le traitement de douleurs aigues associées à la SCD chez les souris transgéniques présentant l’hémoglobine humaine falciforme. Il était même efficace à des doses considérablement inférieures aux opiacés.

En 2011, un autre article des mêmes chercheurs, publié dans Blood (Journal de l’Association américaine d’hématologie), a indiqué que le CP 55940 a contribué à soulager des douleurs aigues associées au cycle hypoxie-réoxygénation. Le CP 55940 est un agoniste complet des deux récepteurs CB et est considéré pour agir en tant qu’antagoniste du récepteur GPR55.

Il a également été démontré à maintes reprises que le cannabis intervient en tant que vasodilateur, ce qui pourrait aider à faciliter les blocages causés par l’accumulation de cellules falciformes. Inversement, certaines indications suggèrent que le cannabis peut intervenir en tant que vasoconstricteur dans certains cas, notamment dans le système d’irrigation sanguine périphérique (les capillaires), et que son utilisation peut même contribuer aux accidents ischémiques cérébraux (dus à l’obstruction des vaisseaux sanguins qui conduisent au cerveau). Toutefois, la plupart des études qui ébauchent cette conclusion ont pris en compte une analyse portant sur les fumeurs de cannabis utilisant également du tabac, un vasoconstricteur connu.

Le cannabis médical est-il préférable aux opiacés ?

En général, la réponse est positive, s’il s’avère être efficace. La preuve n’est pas irréfutable, mais est saisissante. Les patients rapportent un profil plus positif d’effets indésirables découlant de la consommation de cannabis par rapport à la prise d’opiacés.

Sœur Somayah Kambui, une patiente traitée au cannabis et militante basée à Los Angeles, Californie, jusqu’à son décès en 2008, a longtemps vanté les bienfaits du cannabis médical pour la SCD  – elle a ainsi indiqué que la morphine transformait les malades en « drogués du gouvernement américain » à cause de ses effets hypnotiques et soporifiques.

Elle a totalement remplacé l’utilisation d’opiacés par le cannabis et l’huile de chanvre. Elle a soulagé ses symptômes sans incidents, excepté lors de perquisitions de son domicile et de confiscation du cannabis. À ces moments, une poussée de symptômes l’a conduite à l’hospitalisation et au retour à la morphine.

Plus de recherches sont nécessaires sur le cannabis et la drépanocytose

La drépanocytose est responsable d’environ 29 000 décès dans le monde en 2010 et on croit qu’au moins deux millions de personnes dans le monde ont les deux copies de l’allèle muté et sont symptomatiques.

Les taux de la SCD ne cessent d’augmenter. En se reposant sur les données de l’Organisation Mondiale de la Santé, les auteurs d’un article soumis à PLOS Medicine ont calculé que le nombre de bébés nés avec la SCD serait de plus de 400 000 en 2050 contre 300 000 en 2010. Environ 300 millions de personnes dans le monde sont porteuses du trait drénapocytaire.

La SCD est une maladie douloureuse et affaiblissante. L’inefficacité générale des traitements à base d’opiacés et la faible qualité de vie qui en découle pour de nombreux malades indiquent que notre approche est bien loin d’être parfaite. Si le cannabis est un bon candidat pour remplacer les opiacés, il devrait être mis en œuvre immédiatement pour éviter des souffrances continues aux patients actuels.

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    Sanjai Sinha

    Dr Sanjai Sinha est membre du corps enseignant du Centre médical Weill Cornell de New York où il reçoit des patients, enseigne aux médecins résidents et aux étudiants en médecine et fait de la recherche en services de santé. Il prend soin d’éduquer ses patients et pratique la médecine fondée sur les preuves. Son grand intérêt pour l’examen médical est nourri de ces passions.
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