by Martín Barriuso on 02/08/2016 | Culturel

Évolution de la situation de la marijuana au Mexique

Mexique En dépit de la faiblesse du mouvement cannabique et du fait qu’il demeure illégal de cultiver la plante, le Mexique assiste à l’apparition de cultivateurs autorisés, de growshops, de clubs sociaux et de politiciens soutenant la réglementation. Que va-t-il se passer à présent dans ce pays si profondément marqué par le pouvoir du narcotrafic ? C’est ce dont nous discuterons dans cet article.


Il existe depuis des années au Mexique un mouvement cannabique prometteur, quoique modeste. La Marche mondiale de la marijuana en est déjà à sa 16e édition, et le débat politique sur la question n’a jamais cessé. Ce n’est pas un hasard que c’est au Mexique que le terme marijuana est apparu. Au parlement du District fédéral de Mexico, le débat sur la réglementation de l’utilisation de la plante est ouvert depuis 2011.

Évolution de la situation de la marijuana au Mexique

Déjà en 2016, le gouvernement a tenu cinq forums de débats nationaux sur la question. Toutefois, l’effrayante « guerre de la drogue au Mexique » instaurée en 2006 sous le gouvernement de Felipe Calderón – et qui, depuis, a causé la mort d’environ 150 000 personnes – et l’énorme pouvoir que détiennent les cartels de la drogue ont fait obstacle à l’évolution de la situation du cannabis. En effet, le Mexique n’est pas encore parvenu aux mêmes avancées que son unique voisin du nord, les Etats-Unis.

Toutefois, la décision historique de la Cour suprême d’autoriser quatre membres de l’association SMART à cultiver leurs propres plantes de cannabis a violemment secoué le débat. Si on ajoute à cela les forts remous que provoquent les processus de réglementation américains (et surtout, la possibilité que la Californie parvienne à règlementer l’utilisation récréative), on constate que soudainement, les gens qui n’avaient pas d’opinion précise sur la question commencent à prendre position. Même le président Peña Nieto, dans une tentative de donner une direction à la situation, a formulé sa propre proposition de réglementation qu’il a nommée « Initiative Marihuana Mx ».

Le forum de la culture cannabique

C’est dans ce contexte d’effervescence que la jeune et dynamique organisation Cannabis Hub a organisé au début de mai le premier forum de la culture cannabique dans la ville de Mexico. Durant deux jours, l’auditorium Blackberry de la capitale aztèque a été le lieu de discussions, de débats, de démonstrations et de projections tous centrés sur le cannabis. Plusieurs kiosques commerciaux du secteur du cannabis étaient aussi présents. Même si l’événement n’a pas attiré autant de public qu’escompté, les réseaux sociaux et les chaînes médiatiques en ont grandement parlé.

Ayant été invité à ce forum, j’ai eu la chance de prendre le pouls de la situation du cannabis au Mexique et je dois avouer que j’ai été impressionné des avancées qui ont vu le jour au cours des dernières années. D’abord, il fait reconnaître que le débat sur la question est plus ouvert que jamais et qu’il ne fait plus l’objet de tabous ; ce n’est plus un thème réservé aux « personnes bizarres ». En effet, on ne parle plus de l’herbe comme étant la substance des marginaux ou des délinquants. La perception sociale a changé graduellement et maintenant, bon nombre de partis politiques importants défendent la nécessité de règlementer le cannabis.

Le forum de la culture cannabique a été l’occasion excellente pour une diversité de représentants de groupes parlementaires et du gouvernement fédéral de participer à des débats sur la question. On avait même annoncé la participation d’un représentant de la Cour suprême pour expliquer la décision historique concernant le cas SMART, mais ce dernier a dû s’excuser de ne pouvoir être présent. Il s’en est fallu de peu pour que soient présents les représentants des trois pouvoirs mexicains : législatif, exécutif et judiciaire. L’intervention la plus notoire a sans aucun doute été celle du représentant du Ministère de l’Intérieur qui a expliqué la proposition de réglementation du président Peña Nieto.

Évolution de la situation de la marijuana au Mexique

Ouverture avec réserves

Le gouvernement mexicain propose une légalisation de l’utilisation médicinale assujettie à « un contrôle strict » et la dépénalisation de possession d’un maximum de 28 grammes sur la voie publique. La culture de cannabis continuera à être interdite. Par conséquent, les consommateurs mexicains devront continuer à avoir recours aux réseaux de trafiquants de drogues, et même si la limite de possession passe de 5 à 28 grammes, il n’est pas rare pour les policiers d’ajouter une certaine quantité de marijuana à celle saisie pour faire en sorte que la personne interceptée soit accusée de posséder une plus grande quantité que ce que permet la loi. Ainsi, il est probable que la proposition de Peña Nieto, si elle est acceptée, n’ait qu’un impact limité.

Toutefois, il est important de noter que les représentants du gouvernement mexicain ne nient pas le fait que la proposition de leur président demeure limitée, voire, contradictoire, ce qu’ils attribuent à la pression qu’ils subissent de la part des médias, et par-dessus tout, de l’opinion publique. En effet, les sondages montrent que 70 % de la population mexicaine s’oppose à la réglementation du cannabis, l’associant à une forme de « légalisation du narcotrafic». Et les narcotrafiquants mexicains ont, en général, une image terrible.

En effet, la question de la culture et de la consommation de cannabis au Mexique est étroitement liée à celle du narcotrafic. Dans presque tous les cas, les cultivateurs sont impliqués dans un réseau mafieux. Rares sont les personnes qui osent cultiver la plante pour un usage personnel, et lorsqu’elles le font, ce n’est que pour produire des quantités modestes, de manière extrêmement discrète. Ainsi, les activités de culture sont pratiquement invisibles.

Les premiers clubs sociaux cannabiques

Malgré les difficultés, le mouvement cannabique au Mexique s’organise et grossit de plus en plus. D’une part, le verdict historique de la Cour dans le cas SMART a ouvert des possibilités jusqu’alors inaccessibles. Les membres du collectif ont déjà clairement indiqué qu’ils n’avaient pas l’intention de cultiver (ni même de consommer) de la marijuana et qu’ils n’étaient motivés que par le fait d’instaurer un précédent judiciaire favorable apte à déstabiliser les assises économiques du trafic des drogues. Comme le verdict de la Cour suprême ne s’applique qu’à eux, et étant donné qu’au Mexique, cinq décisions de cette nature doivent être rendues avant qu’il y ait jurisprudence, une multitude de personnes et d’entités prennent d’assaut le système judiciaire : à l’heure actuelle, 260 recours d’amparo ont été présentés devant la Cour. Si quatre d’entre eux s’avéraient fructueux, la culture personnelle de cannabis au Mexique deviendrait un droit de l’individu.

Entre-temps, les gens ont de moins en moins peur de cultiver pour leur consommation personnelle, de manière individuelle ou collective. Les growshops, qui ne peuvent, pour l’instant, vendre de graines, prolifèrent sous la bannière de boutiques « d’agriculture urbaine », bien qu’elles s’affichent pour ce qu’elles sont de plus en plus ouvertement. La revue Cáñamo vient de célébrer sa première année d’existence malgré la censure dont elle a souffert à ses débuts. Et voilà qu’apparaissent les premiers clubs sociaux cannabiques (CSC), discrètement, certes, puisque la culture demeure interdite.

La prohibition qui pèse sur la culture de cannabis fait en sorte que seulement deux CSC se sont manifestés publiquement : SMART et Xochipilli. Les deux organismes sont parvenus à se faire connaître justement parce qu’ils ne pratiquent aucune culture. Quant à eux, les clubs sociaux qui décident de cultiver doivent demeurer clandestins et sont grandement limités. J’ai eu la chance de visiter l’un de ces clubs, et j’ai pu constater l’ampleur des difficultés auxquelles il se heurte. Son opération de culture intérieure est très modeste, comme l’est aussi la distribution. De fait, les récoltes sont partagées en quantités inférieures à cinq grammes (ce qui est actuellement dépénalisé) et la distribution se fait souvent à domicile pour réduire les problèmes que pourrait occasionner le va-et-vient de personnes transportant leur propre marijuana.

Mettre la charrue avant les bœufs ?

Cette obligation de se retrancher dans la clandestinité représente l’un des obstacles les plus importants pour le mouvement cannabique mexicain. Il est donc frappant de constater à quel point le forum de Cannabis Hub a été médiatisé sur les réseaux sociaux et popularisé sur Internet, alors que l’assistance n’était pas énorme. Il est probable qu’un grand nombre d’activistes renommés n’aient pas voulu être vus assistant à un événement rempli de fumeurs de joints. La Marche mondiale de la marijuana, qui est maintenant devenue une tradition, attire aussi des foules de proportions modérées, pour une ville de la taille de Mexico. Il suffit de comparer la marche aztèque à celle de Buenos Aires pour constater le contraste marquant.

À partir de mes 25 années d’activisme en Espagne, je peux affirmer que la situation actuelle au Mexique est pratiquement inverse à la nôtre. Au Mexique, l’opinion publique se pose clairement en désaccord à la réglementation du cannabis, alors que les défenseurs de la culture de la plante se retrouvent au sein de la Cour suprême. En Espagne, c’est la Cour suprême qui anéantit tous les efforts du mouvement cannabique. Au Mexique, en dépit du fait qu’il n’existe presque aucune association et la culture personnelle est pratiquement inexistante, le gouvernement organise des journées de débats pendant lesquelles les partis politiques s’empressent de faire valoir leurs propositions. Ainsi, bien que certains facteurs politiques semblent favorables, la situation sociale n’augure pas très bien, et ne semble pas, du moins pour le moment, se rapprocher de la réalité espagnole. À l’évidence, les Mexicains ont mis la charrue avant les bœufs.

Or, cette contrainte est-elle souhaitable ou non ? De mon point de vue, une victoire trop hâtive dans le domaine de la réglementation pourrait avoir des conséquences malheureuses. Dans un pays où il n’existe presque aucun cultivateur en marge du réseau des drogues, où l’information au sujet de la plante est vivement absente et où les consommateurs de cannabis ont du mal à se concerter, toute tentative de réglementation court le risque de servir les intérêts des narcotrafiquants actuels, mais aussi, ceux de grands investisseurs étrangers. En l’absence d’un mouvement cannabique fort et d’une culture d’organisation, une soudaine réglementation tombée du ciel pourrait transformer le Mexique en une espèce de Las Vegas du cannabis. Cela serait sans aucun doute un désastre du point de vue de la réduction des risques. C’est pour cette raison qu’il est extrêmement souhaitable pour le mouvement cannabique mexicain d’être en mesure de mettre en place, le plus rapidement possible, un climat social et une réponse politique à la hauteur du débat actuel. Enfin, il faut que tous ces débats, forums, marches, etc., servent à faire changer l’opinion publique, puisque c’est elle qui a le plus de poids. Il est futile de parvenir à des victoires judiciaires si l’opinion publique n’est pas favorable à la légalisation du cannabis.

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