Interview avec Javier Puig, président de la Fédération des Associations Cannabiques

FAC Javier Puig, président de la FAC, analyse dans cette entrevue les principales questions liées à l'actualité cannabique en Espagne: les sentences du Tribunal suprême, les nouvelles initiatives politiques et les changements dans l'opinion publique.

Javier Puig


Javier Puig (Pontevedra, 1974) est président de la Fédération des Associations Cannabiques (FAC) depuis mai 2016. La FAC est une fédération majeure, et la plus ancienne, de consommateurs de cannabis en Espagne. Le débat politique autour du cannabis étant plutôt agité dans ce pays, cela nous semblait être un bon moment pour connaître l’état actuel de l’activisme cannabique et ses défis dans un avenir immédiat.


La société est mûre et le Parlement doit en être conscient

Comme nous l’avons déjà souligné sur ce blogue, le débat politique autour du cannabis en Espagne évolue rapidement. Javier Puig préside la principale et la plus ancienne fédération cannabique, la FAC, et dans cette entrevue, il analyse la situation de la vie associative, les progrès dans l’arène politique et les relations, parfois compliquées, avec d’autres plates-formes et initiatives.

Pourrais-tu d’abord nous expliquer la situation actuelle de la FAC?

La FAC se trouve dans une dynamique positive, augmentant en nombre et en complexité. Actuellement, nous avons des représentants dans toutes les communautés autonomes, excepté à Castilla-La Mancha, Ceuta et Melilla. Il existe des fédérations régionales dans six communautés et, dans neuf autres, il y a des associations qui n’ont pas encore formé de fédération propre, mais qui participent activement. Un nombre considérable de nouvelles personnes s’impliquent, par exemple, en Castilla et León ou en Aragón. On reçoit aussi des demandes d’information de la part d’associations qui faisaient partie de fédérations qui ont quitté la FAC il y a quelques années et qui y reviennent, par mécontentement ou parce que les fédérations se sont dissoutes. Des associations historiques subsistent aussi. Par exemple, la CATFAC, la fédération catalane qui a beaucoup à nous apporter de par son expérience et qui joue un rôle important en vertu de sa structure horizontale.

En janvier, vous avez tenu une assemblée générale et, entre autres changements, vous avez décidé de convertir la FAC en confédération et non en fédération. Pourquoi ?

Cela nous semblait plus logique en plein processus de croissance. Comme il existait plusieurs fédérations régionales, le plus normal était de se confédérer avec elles au lieu de le faire une association à la fois. Ce type d’organisation n’a pas affecté nos objectifs, mais la structure organisationnelle est devenue plus horizontale et décentralisée. De plus, cela requiert une meilleure représentativité, car pour former une fédération, il manque seulement trois associations dans toute l’Espagne, alors que dans une confédération, il doit y avoir au moins trois fédérations avec leurs associations respectives. Il est ici question de respecter la capacité décisionnelle de chacune des fédérations, tout en maintenant la volonté de faire des efforts communs.

Continuez-vous à conseiller les nouvelles associations qui vous sollicitent ?

Nous continuons à fournir des conseils de base, pour lesquels nous demandons 50 euros. Nous incluons un dossier et le guide des clubs, et nous avons aussi l’intention d’y ajouter un scénario assez détaillé incluant toutes les démarches nécessaires. Nous travaillons actuellement avec une avocate ayant un profil d’activiste, Beatriz Macho, qui peut prendre en charge certaines démarches selon un tarif échelonné. Les associations intéressées peuvent s’informer en nous écrivant à fac@fac.cc ou en téléphonant à Bea au 660535244.

L’arène politique est assez agitée. Quelles sont vos priorités ?

En ce qui concerne le volet politique, ce qui importe pour l’instant est de canaliser l’appui social que nous avons réussi à obtenir ces dernières années. La société est désormais favorable à notre cause et appuie en majorité la réglementation du cannabis. La société est mûre et le Parlement doit en être conscient. Jusqu’à maintenant, étant donné le manque d’ouverture du gouvernement central et de quelques partis de l’opposition, le travail politique s’était centré sur les autonomies où sont en cours plusieurs processus de réglementation et nous espérons d’ailleurs qu’il y en ait plus. Mais pour le moment, il nous faut travailler davantage à Madrid où plusieurs processus sont en cours. Nous avons contacté le PSOE et d’autres groupes, et nous sommes aussi en lien avec Podemos car notre secrétaire de facto, Braulio, fait partie de son Círculo Cannábico (Cercle Cannabique). Nous savons aussi qu’une proposition élaborée par un groupe d’experts sortira bientôt et nous l’attendons avec impatience, car elle pourra probablement servir de base pour définir une position claire et défendre notre légitimité dans le contexte actuel.

Quelles ressources avez-vous pour cette nouvelle étape ?

Depuis quelque temps, une de nos caractéristiques est le manque de ressources. Nous manquons sérieusement de commanditaires. Nous conservons la publicité de nos anciens commanditaires sur l’internet, mais cela fait un moment que nous n’avons pas reçu de contributions. Nous travaillons donc avec des bénévoles, puisque la situation économique de la majorité des associations est très mauvaise. Heureusement, de jeunes activistes se joignent à nous et ils possèdent de très bonnes connaissances techniques, ils sont très motivés et préparés, ce qui nous aide énormément.

Parlons des condamnations du Tribunal suprême contre les clubs cannabiques. Comment les interprétez-vous au sein de la FAC ?

Il est évident qu’elles représentent la ligne dure du prohibitionnisme, bien qu’elles contiennent certaines ambiguïtés peut-être attribuables à des divisions internes, ou peut-être sont-elles intentionnelles. Évidemment, ils font une interprétation restrictive et obscure de la notion de « groupe fermé » et laissent plusieurs questions en suspens.

De toute manière, elles contiennent aussi des aspects positifs, comme la légitimation de la culture collective, même s’il faudrait plutôt la réglementer, et la reconnaissance de l’échec de la prohibition. L’aspect/l’élément le plus positif demeure le fait qu’ils invitent le législateur à réglementer nos activités. Et déjà que les politiciens se réfèrent tout le temps à ce que dit le Tribunal suprême, et bien, qu’ils en prennent note et qu’ils adoptent des mesures en ce sens.

Interview avec Javier Puig, président de la Fédération des Associations Cannabiques - Sensi Seeds Blog

Et dans quelle situation se retrouvent les associations ?

Les associations se retrouvent quasi impuissantes, à cause de cette ambiguïté. Il faudrait voir comment ils interprètent la nouvelle doctrine dans les prochaines sentences et par-dessus tout, comment ils les appliquent dans les tribunaux pour mineurs. Entre-temps, nous nous trouvons dans une insécurité juridique totale. Nous risquons des années de prison et rien n’est clair, ce qui angoisse au plus haut point de nombreuses personnes.

Et comment devrait-on réagir ?

Nous devons prendre les devants et réexaminer la norme afin de trouver une solution pour les petits profils et les associations plus modestes. A priori, nous avons répondu aux critères les plus strictes du Tribunal suprême, mais quand ce sera nécessaire, il faudra modifier les statuts, réduire le nombre de membres, inclure une clause obligeant tout le monde à participer de quelque manière que ce soit à la culture…

Il faut faire preuve d’imagination en attendant d’avoir des certitudes et une certaine sécurité à l’intérieur de chaque association. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de cadre normatif clair et qu’il n’y a pas non plus de guide précis. Personne ne peut savoir ce que vont dire les tribunaux d’ici un an ou deux.

Et quelles possibilités vois-tu au sein du parlement ? Crois-tu qu’une réglementation soit possible à court ou à moyen terme ?

Concernant d’autres questions sociales, on a déjà remarqué un nouvel équilibre des majorités au parlement. Une porte s’est ouverte du fait que le Parti Populaire (PP) étant minoritaire, le parlement peut imposer ses critères. Cependant, il leur reste une possible vivacité légale et même si le gouvernement est minoritaire, il peut opposer son veto à une loi si elle affecte les dépenses, si elle modifie les budgets et au cours des derniers mois, on a pu observer que la stratégie du gouvernement pour freiner ces initiatives va dans ce sens. Je ne sais pas jusqu’à quel point une loi sur le cannabis pourrait être incluse dans cette catégorie. Cela me dépasse quelque peu sur le plan technique, mais je comprends que la dichotomie passe par là.

Et qu’en est-il des initiatives politiques qui sont en cours ?

D’un côté, il y a l’Initiative Législative Populaire (ILP) pour réglementer le cannabis et de l’autre, deux Propositions Non Législatives (PNL), celle de Esquerra Republicana et celle de Ciudadanos. Le problème avec cette dernière, c’est qu’elle se limite à l’usage thérapeutique. D’autres pays ont préféré réglementer l’usage récréatif avant de passer à l’usage thérapeutique, peut-être afin de préparer l’opinion publique à cette éventualité. C’est légitime, mais je ne crois pas que cela représente notre combat. Le cannabis comme médicament est un droit irréfutable pour les malades, mais de mon côté, je défends le droit à l’usage récréatif. Nous considérons cette proposition comme étant positive, mais ce n’est pas exactement ce que nous exigeons. La PNL de Esquerra défendait les associations, mais elle a été renversée par une manœuvre politique afin que ERC ne puisse pas l’emporter et mener à bien sa propre proposition.

Ensuite, la ILP fait cavalier seul.  Au moment où la plate-forme Regulación Responsable (Réglementation Responsable) affirmait qu’il fallait obtenir un consensus sur tous ces enjeux, le conseiller politique a fait une sortie avec ses collègues de Navarra et a proposé de libérer une ILP. On se retrouve avec un pot-pourri d’initiatives politiques et de collectifs qui les promeuvent et qui se recoupent. Notre position face à cette ILP est de l’appuyer, mais sans grand enthousiasme, car nous ne voulons pas heurter certaines sensibilités. Très peu de secteurs cannabiques soutiennent cette initiative, par-dessus tout à cause de la manière dont cela a été fait et car, dans le texte, il y a des éléments qui ne plaisent pas à de nombreuses personnes. Il aurait dû y avoir consensus, mais cela a été fait de manière complètement unilatérale. Alors, nous ne nous y opposerons pas, mais nous ne l’appuierons que très peu.

Et quant à vos relations avec la plate-forme principale, Regulación Responsable ? Vous n’en faites plus partie depuis un bon moment. Y a-t-il des associations de la FAC qui continuent d’y participer ?

Je ne sais pas s’il y en a une au niveau individuel, mais en tant que Fédération, nous avons décidé de nous séparer de cette plate-forme au milieu de l’année dernière afin de conserver une relation avec eux de manière indépendante. Même ainsi, nous maintenons une communication régulière et demeurons en contact avec eux. Nous échangeons de l’information sur les décisions de nos assemblées respectives et nous avons envoyé des représentants aux leurs.

Et quelle a été la principale difficulté qui vous a poussés à vous en séparer ?

Son fonctionnement interne, par-dessus tout suite à une assemblée qui ne fonctionnait pas tel que nous y sommes habitués. Nous ne nous sommes pas sentis à l’aise, nous pensions pouvoir mieux travailler de façon indépendante. Ensuite, nous avons collaboré, mais toujours de manière indépendante. Le problème est qu’au sein de RR, il y a de nombreux membres qui ne sont pas intéressés à participer et qui préfèrent déléguer les choses à d’autres. S’ils veulent fonctionner de cette façon, cela nous paraît respectable, mais nous sentions que nous ne devions pas légitimer des volontés imposées, tant que ce fonctionnement exécutif ne soit pas décidé par leur assemblée. Mais évidemment, nous reconnaissons la valeur de cette plate-forme. Ils possèdent les ressources nécessaires, tout un travail est fait en amont et ils sont parvenus à certaines réalisations.

Voudrais-tu ajouter quelque chose ?

Oui. Nous luttons actuellement pour défendre les droits que nous croyons déjà avoir afin d’éviter de revenir en arrière. Cela n’est pas suffisant et il nous faut parvenir à un changement législatif, mais nous n’avons pas encore de proposition bien développée à ce sujet, même si nous comprenons que dans une future réglementation, il doit continuer à y avoir des associations et le droit à l’auto-culture.

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Javier Puig (Pontevedra, 1974) est président de la Fédération des Associations Cannabiques (FAC) depuis mai 2016. La FAC est une fédération majeure, et la plus ancienne, de consommateurs de cannabis en Espagne. Le débat politique autour du cannabis étant plutôt agité dans ce pays, cela nous semblait être un bon moment pour connaître l’état actuel de l’activisme cannabique et ses défis dans un avenir immédiat.

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