by Martín Barriuso on 10/08/2018 | Opinion

Nouveau gouvernement espagnol : une occasion pour la légalisation du cannabis ?

cannabis Espagne Pedro Sanchez est le nouveau et surprenant président d’Espagne. Parmi ses partisans, certains réclament ouvertement la légalisation du cannabis. Est-ce vraiment l’occasion de faire bouger les choses ?


Le 1er juin, Pedro Sanchez est devenu le premier président élu par motion de censure en Espagne. Peu de jours après la condamnation pour corruption du Parti populaire, le candidat socialiste a reçu l’appui d’une confluence improbable de groupes incompatibles en théorie. Ce changement inattendu contribuera-t-il à rouvrir le débat portant sur le cannabis ?

Depuis des années, une longue liste de cas de corruption a progressivement porté atteinte à la réputation du Parti populaire (PP), une formation qui, jusqu’à tout récemment, réunissait presque tout l’électorat conservateur d’Espagne.

Des dizaines de scandales se sont accumulés, portant aujourd’hui à plus de 500 le nombre de condamnations liées à des crimes tels que systèmes de pots-de-vin, blanchiment d’argent et corruption impliquant des membres du PP dans différents échelons gouvernementaux.

Parmi toutes ces causes, il y a eu plusieurs complots de corruption, dont les affaires Barcenas et Gurtel, où des réseaux bien organisés étaient conçus dans le but de financer illégalement le parti et de faciliter l’attribution de bonus aux hauts fonctionnaires, y compris Mariano Rajoy lui-même.

La chute du Parti populaire

L’image ternie du PP a fait reculer leur appui électoral et a rendu possible la montée du Ciudadanos, un parti d’inspiration néoconservatrice qui a progressé au beau milieu d’affaires judiciaires rongeant la réputation du PP.

Compte tenu de ces événements, le gouvernement Rajoy a résisté encore et encore jusqu’au jugement prononcé dans la cause Gurtel, à la suite duquel le PP devenait le tout premier parti politique espagnol à être reconnu coupable de corruption. Les juges ont estimé que le parti s’est enrichi « au détriment des intérêts de l’Etat ».

Cette condamnation sans équivoque a offert au chef socialiste Pedro Sanchez (qui est parvenu à la direction de son parti en militant contre l’organe au contrôle du parti pendant près de quarante ans, lequel l’a empêché de devenir chef de parti) le prétexte rêvé pour déposer une motion de censure contre Rajoy.

Photo de Pedro Sanchez, leader du parti socialiste, surnommé « Mr Handsome ».

Quelques jours plus tard, à la surprise de tous, Sanchez a obtenu l’appui de la majorité au Congrès. Il y est parvenu grâce au soutien des partis indépendantistes catalans ERC et PDCat, auxquels son propre parti fait visiblement face au sujet du référendum catalan. Puis, sans que personne ne s’y attende, Rajoy est tombé et une nouvelle scène politique est née en Espagne.

Dans les jours qui ont suivi, Sanchez a causé un choc en constituant, pour la première fois de l’histoire de l’Espagne, un gouvernement au sein duquel les femmes représentent la majorité. De plus, d’importantes personnalités ont été recrutées, comme l’ancien président du parlement européen Josep Borrell, le juge étoile Fernando Grande-Marlaska et l’astronaute Pedro Duque.

Sanchez a démontré clairement que la constitution de son gouvernement ne vise pas à s’en tirer tant bien que mal, mais à entamer dès maintenant l’annulation de plusieurs réformes adoptées par le PP au cours des dernières années.

L’OECCC sollicite une commission sur le cannabis

Par ailleurs, quelques jours seulement avant la motion de censure contre Mariano Rajoy, l’Observatoire européen de la culture et de la consommation de cannabis (Observatorio Europeo del Cultivo y Consumo de Cannabis, OECCC) a soumis un document aux divers groupes parlementaires du Congrès pour lancer définitivement un débat consacré à l’examen d’une éventuelle règlementation sur le cannabis, laquelle irait au-delà de l’usage médical.

Nouveau gouvernement espagnol et légalisation du cannabis
Le document de l’OECCC, estampillé par les parties qui l’ont reçu.

En février dernier, l’OECCC signait une entente de coopération avec l’Association des boutiques de culture intérieure de Catalogne (Gremio Growshops Cataluña) et la Fédération des associations de cannabis de Catalogne (Federació d’Associacions de Cànnabis de Catalunya, CatFAC) visant à « initier le débat portant sur la règlementation exhaustive et multilatérale du cannabis ».

Ces organismes parlaient déjà de la nécessité de faire une présentation sur le cannabis à la Commission mixte sur les drogues, qui est indépendante de la sous-commission créée par la Commission de la santé pour discuter du cannabis médical.

L’OECCC a fait un coup de force : en un temps record, tous les groupes parlementaires ont reconnu que la règlementation « doit s’adapter à la réalité sociale et offrir des choix autres que le marché noir aux consommateurs ».

Cette demande de présentation coïncide avec une période où le grand public s’inquiète beaucoup de l’essor des mafias faisant le trafic de hachich marocain dans le détroit de Gibraltar. L’escalade de la violence provoquée par ces groupes préoccupe aussi grandement les autorités locales, qui craignent que la situation n’empire et n’atteigne un stade semblable à celui atteint en Galice dans les années 1990 avec les cartels de cocaïne.

Déjà sollicitée à différents moments par divers groupes parlementaires, la présentation du document tarde à aller de l’avant en raison des intérêts conflictuels entre les partis, lesquels ne se sont toujours pas entendus sur son exécution. Comme je l’ai mentionné dans un article précédent, la présentation de ce document semble représenter une étape essentielle pour qu’un projet de règlement puisse progresser.

Le chef de Podemos défend la légalisation du cannabis

Image représentant le drapeau espagnol sur lequel est superposé un encadré dans lequel le mot « Legalize » apparaît à côté de l'illustration d'une feuille de cannabis.

Seulement trois semaines après que Sanchez ait prêté serment en tant que président, le secrétaire général de Podemos, Pablo Iglesias, a salué la décision du Canada de légaliser le cannabis à des fins récréatives et a laissé entendre que l’Espagne devrait devenir une « référence » lorsqu’il s’agit de l’exportation de cannabis vers d’autres pays.

Podemos et Ciudadanos sont les figures centrales des dits « nouveaux partis », des formations nées de l’érosion du modèle bipartisan qui a pris racine en Espagne depuis le rétablissement des élections démocratiques en 1977.

Au cours des dernières élections, Podemos a formé une coalition avec la Izquierda Unida (IU), une formation politique qui s’est clairement engagée depuis des années à mettre fin à l’interdiction sur le cannabis. Cependant, puisque Podemos (qui conserve depuis longtemps une position plutôt modérée sur cet enjeu) a davantage d’influence que la IU, la position de la coalition relativement au cannabis demeure ambigüe.

Mais cette fois-ci, le porte-parole de Podemos a décidé d’aller beaucoup plus loin, ce qui peut être interprété comme un pari pour inscrire définitivement le sujet à l’agenda de son parti. Iglesias a déclaré « assez d’hypocrisie », soulignant le fait qu’« acheter du gin, du rhum, de la téquila ou de la vodka » au supermarché « est légal », alors qu’« acheter de la marihuana ne l’est pas ».

Il croit également que l’un des avantages à la règlementation du cannabis serait d’« éviter de consacrer des dépenses policières à la lutte contre le trafic illégal, ce qui génère le crime et l’exploitation ».

Les déclarations d’Iglesias ont provoqué de nombreuses réactions. Bien entendu, il y avait parmi celles-ci des partisans enthousiastes, des rejets catégoriques et quelques satires, venant de supposés experts réitérant les thèmes habituels concernant les dangers du cannabis.

Il faut néanmoins souligner que les médias ont donné une vaste couverture au projet, sans sous-entendre qu’ils l’appuyaient. Proposer la légalisation du cannabis n’est plus perçu comme une idée fantaisiste et simpliste : de plus en plus d’intervenants sociaux et politiques croient que la législation est dépassée, que l’Espagne risque d’être laissée pour compte par ce vent de changement auquel elle a contribué par inadvertance, et que différentes options doivent être discutées.

L’Unidos Podemos en est consciente et il est possible qu’elle l’ajoute à une longue liste de sujets qu’elle souhaite voir Pedro Sanchez prendre en charge, en échange de l’appui que la gauche lui octroie.

Consensus rompu – comment l’Espagne gère le cannabis à l’échelle régionale

Un gouvernement socialiste n’est pas une nouveauté dans l’histoire récente de l’Espagne : la moitié des quarante années suivant l’adoption de la constitution démocratique ont été sous de tels gouvernements. Ces derniers n’ont jamais délaissé l’orthodoxie internationale, et ils ont participé au consensus apparent ayant bloqué tout changement important dans les politiques nationales sur les drogues.

Cela n’a pas toujours été le cas aux niveaux municipal et régional, où le PSOE a soutenu des essais très intéressants, comme des programmes de distribution d’héroïne et des règlements sur les clubs cannabiques, mais les organes centraux du PSOE ont empêché à maintes reprises l’intégration de ces avancées dans la politique nationale. Ainsi, le fait que Sanchez gouverne ne garantit pas qu’il y aura des changements.

Mais en vérité, le consensus prohibitionniste maintenu depuis la transition se détériore. De plus en plus de voix s’élèvent pour la nécessité d’un changement, particulièrement dans le cas du cannabis. Les partis émergents comme Podemos et Ciudadanos n’appuient pas le maintien d’un consensus répressif qui, ils le savent, est décrié par une part considérable des électeurs, surtout les plus jeunes.

Dans ce contexte, il est particulièrement significatif que l’OECCC ait réussi à soumettre son document à tous les groupes parlementaires et qu’ils en aient pris connaissance, considérant le court préavis de leurs demandes de rencontre et que tout cela se soit produit au cours de la semaine où le gouvernement du PP a chuté.

Jusqu’à récemment, une telle chose était impensable. Voilà un signe que le cannabis est de plus en plus présent dans l’agenda politique, que les partis savent que la législation est dépassée et, par-dessus tout, que cette législation est rejetée par la majorité de la population, une tendance qui devrait s’intensifier avec le temps. L’heure est au changement, et ils le savent.

Étant donné la précarité de l’appui du nouveau gouvernement, il semble improbable que ce qui reste de la législation soit suffisant pour que tout changement important de la politique sur le cannabis ait lieu. Cependant, si l’examen du projet réclamé par tant de gens est réalisé, l’élaboration d’une nouvelle règlementation irait de l’avant et pourrait être adoptée immédiatement après les élections de 2020.

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