by Seshata on 26/09/2016 | Opinion

Les consommateurs de cannabis souffrent-ils de la guerre philippine contre les drogues ?

Philippines Depuis son accession au pouvoir, le Président philippin Rodrigo Duterte mène une guerre sanglante contre les drogues, déstabilisant le pays et affectant les consommateurs de cannabis et de drogues dures comme la « meth ». Nous avons discuté avec une activiste renommée pour en savoir plus sur la situation et sur les risques quotidiens pour les consommateurs.

Kimmi del Prado

Fondatrice de la Philippine Cannabis Compassion Society (PCCS)


La PCCS est un groupe de défenseurs de cannabis, composé principalement de patients et de parents d’enfants ayant besoin de cannabis thérapeutique.


 

Le 9 mai 2016, la population des Philippines a élu un nouveau président – Rodrigo Duterte, ancien maire de la ville de Davao. Duterte a été associé au fameux escadron de la mort de Davao (Davao Death Squad), lequel serait responsable de la mort de plus de mille personnes soupçonnées de trafic de stupéfiants entre 1998 et 2008.

Depuis qu’il a été porté au pouvoir, Duterte a entrepris une opération policière sanglante afin d’éradiquer les trafiquants et les consommateurs de drogues de la société philippine. Selon le réseau philippin d’information Rappler, 3 526 personnes soupçonnées de trafic et de consommation de drogues ont perdu la vie entre le 1er juillet et le 13 septembre. De ces décès, 1 571 « morts ont fait l’objet d’une enquête » – des suspects « exécutés légitimement » par les policiers, souvent pour avoir visiblement résisté à leur arrestation. Le reste est, selon certaines sources, le résultat d’exécutions extrajudiciaires par des groupes d’autodéfense, ou des morts « inexpliquées ».

Les Philippines ont suspendu la peine capitale en 2006 ; Duterte a demandé son rétablissement à maintes reprises, mais dans l’intervalle, il est vraisemblablement à l’aise d’outrepasser les étapes du processus officiel.

La police nationale des Philippines (PNP) a nommé son opération « Plan double canon » – l’un des deux « canons » est pointé vers les hauts trafiquants de drogue riches, et l’autre cible les consommateurs et les revendeurs dans la rue. Jusqu’à présent toutefois, la grande majorité des morts semblent provenir des groupes les plus pauvres de la société, alors que seule une poignée de hauts trafiquants riches ont été arrêtés.

Cette situation a suscité la critique internationale comme quoi la guerre actuelle contre les drogues est en fait une guerre contre les pauvres. Pendant ses années à la mairie de Davao et malgré diverses controverses, Duterte a coordonné la baisse dramatique du crime (généralement lié à la pauvreté) qui a permis à la ville de devenir plus sécuritaire dans l’ensemble et d’améliorer sa performance économique.

A l’échelle nationale, la performance économique des Philippines au cours des six derniers mois a été remarquablement forte et ce, malgré la répression en cours (ou peut-être à cause de celle-ci). Il semble que dans certains secteurs de l’industrie, on croit que les actions agressives de Duterte contribuent à l’émergence d’un nouveau pays des Philippines, « propre » et prêt à une croissance explosive.

Dans le cadre du « Plan double canon », la PNP a visité plus de 940 000 domiciles, a procédé à plus de 16 000 arrestations, et a accepté la reddition de plus de 700 000 individus (desquels un peu plus de 50 000 seraient des trafiquants et le reste des consommateurs).

Rodrigo Duterte, 16ème President des Philippines (© Wikimedia Commons)
Rodrigo Duterte, 16ème President des Philippines (© Wikimedia Commons)

Selon une déclaration de 2015 du Dangerous Drugs Board des Philippines, 1,8 million de Philippins sont des consommateurs de drogues. Plus de la moitié de ce nombre a déjà fait l’objet de visites à domicile – mais puisque Duterte a lui-même déclaré que le nombre de consommateurs de drogues s’élevait à 3,7 millions, on ignore encore quand l’opération sera jugée terminée. Déjà, beaucoup craignent que les trafiquants et consommateurs de drogues ne soient pas les seuls à être mêlés à la vague de violence.

Pour y voir plus clair, nous avons eu la chance de discuter avec une militante pour le cannabis et mère de deux enfants, Kimmi del Prado, fondatrice de la Philippine Cannabis Compassion Society (PCCS), un groupe exerçant des pressions pour un accès sécuritaire au cannabis médical.

Selon vous, quels sont les facteurs principaux ayant permis à Rodrigo Duterte d’accéder à la présidence ?

Je dirais que c’est parce qu’une majorité de Philippins étaient déçus de l’administration antérieure et de celles qui l’ont précédée ; la plupart sentaient qu’il était temps que quelqu’un prenne les devants et fasse des changements draconiens.

Les gens respectaient ses réalisations alors qu’il était maire de la ville de Davao. Bien qu’il nie avoir quelque lien que ce soit avec le fameux escadron de la mort de Davao ou avec les responsables des exécutions extrajudiciaires, ses mesures pour éliminer le crime et assurer la sécurité publique sont approuvées par ceux qui ont voté pour lui.

A présent, en tant que président, il exhibe le leadership strict et souvent brutal qui lui est propre. Il y a eu des arrestations, des fusillades et des morts qui ont fait l’objet d’enquêtes, toutes effectuées au nom de la guerre contre les drogues – et certains semblent croire que cette façon de faire est appropriée pour résoudre la situation.

Qu’est-il arrivé aux trafiquants et aux consommateurs de drogues à Davao lorsque Duterte était maire ? Comment se sentaient les citoyens ?

Les consommateurs de drogues ont eu droit à des services de santé gratuits dans les centres de réadaptation. Les toxicomanes étaient considérés comme des patients et le gouvernement local a garanti un budget suffisant pour leur réadaptation. Comme je l’ai mentionné plus tôt, Davao a la bonne réputation d’être l’une des villes les plus sécuritaires. Les citoyens respectent les lois, son leadership peut être efficace à ce point.

Kimmi del Prado, fondatrice de la Philippine Cannabis Compassion Society (© PCCS)
Kimmi del Prado, fondatrice de la Philippine Cannabis Compassion Society (© PCCS)

Comment les gens se sentent-ils par rapport à la situation actuelle ? Est-ce qu’ils vivent dans la peur constante ? Est-ce que certains croient que l’élimination est justifiée ?

Les mesures prises dans le cadre de la guerre actuelle contre les drogues ont divisé la majorité des Philippins. Depuis que les exécutions ont commencé à être exposées, c’est un sujet délicat. Il y a ceux qui croient que toutes les personnes mêlées aux drogues illégales doivent être éradiquées de la société, et qui sont en faveur de cette approche. Par ailleurs, il y a ceux qui croient que le président Duterte projette un désespoir que lui seul peut résoudre.

Le Président a déjà dit que la « meth » ou le « shabu » [une forme de méthamphétamine en cristaux – NDLR] n’est consommée que par les pauvres. La plupart des fusillades, sinon toutes, ont eu lieu dans les bidonvilles. En ce qui a trait aux hauts barons de la drogue, nous n’avons pas encore su [s’ils seront aussi visés – NDLR].

Quelle est la situation sur le terrain ? Où êtes-vous située et êtes-vous près de la violence ?

J’habite dans une petite ville de la province. La plupart des violences et des fusillades ont lieu dans les grandes villes. La population est divisée en deux : ceux qui se sentent désormais plus en sécurité et ceux, comme moi, qui croient que nos vies sont plus que jamais en danger. Parallèlement aux exécutions recensées, il y a beaucoup de morts douteuses. Il y a une augmentation des groupes d’autodéfense ; des dépouilles sont abandonnées et trouvées avec des cartons indiquant que ces gens étaient des revendeurs, d’où le terme « justice de carton ».

Etes-vous présentement en danger d’arrestation ou est-ce que des personnes de votre entourage le sont ?

Tout le monde l’est. Nous voyons dans l’actualité et entendons des témoignages de cas d’erreur sur la personne. Les policiers ont reçu l’ordre d’exécuter quiconque résiste à son arrestation et la plupart de ces fusillades surviennent visiblement lorsque les suspects y résistent. En l’absence d’une procédure officielle, comment saurons-nous s’ils étaient coupables ou non ?

Moon Jaden, patiente atteinte du syndrome de Dravet est décédée tragiquement en 2013; la campagne PCCS ne lui a pas permis d’obtenir du cannabis thérapeutique (© PCCS)
Moon Jaden, patiente atteinte du syndrome de Dravet est décédée tragiquement en 2013; la campagne PCCS ne lui a pas permis d’obtenir du cannabis thérapeutique (© PCCS)

Est-ce que vous avez déjà subi une arrestation, du harcèlement ou de la violence – ou l’un de vos amis ou membres de votre famille – en raison de la situation actuelle ?

Heureusement non.

Généralement, les consommateurs et les trafiquants de cannabis sont-ils en danger, ou est-ce que le cannabis est perçu différemment des autres drogues ?

Comme je l’ai mentionné plus tôt, il semble que la meth soit la cible principale. La majorité, sinon la totalité, des répressions ont impliqué la méthamphétamine. Mais il y a aussi des arrestations de consommateurs de cannabis. En fait, d’après les directives de leur gouvernement local, on ordonne aux résidents mêlés à toute drogue illégale de se rendre volontairement, qu’ils soient consommateurs ou revendeurs. Par crainte, certains consommateurs de cannabis se sont rendus, mais n’ont eu qu’à signer une déclaration écrite selon laquelle ils ne prendront plus de drogue.

Malgré la lutte acharnée du gouvernement actuel contre les stupéfiants, le Président a déjà dit qu’il était en faveur du cannabis médical.

Quelle est l’ampleur de la culture et de la consommation de cannabis dans la société philippine ? Est-ce toujours une activité très secrète ?

Personnellement, je crois que c’est un secret de polichinelle. C’est encore un tabou. Nous avons une culture locale de cannabis, particulièrement au nord. Certains groupes autochtones sont connus pour leur utilisation du cannabis lors de rituels et pour la médecine traditionnelle. Il a des gens qui consomment du cannabis pour des raisons personnelles, à l’insu de leur famille et amis afin d’éviter d’attirer indûment l’attention. Certains l’utilisent comme un médicament, d’autres pour le plaisir ou comme alternative à l’alcool et au tabac. L’utilisation du cannabis s’est banalisée grâce aux informations en ligne et à d’autres ressources gratuites. Je suis cependant certaine qu’une poignée de personnes mal informées conservent encore des préjugés contre les consommateurs.

 “Un Célébration de la vie & de l’espoir” à la mémoire de Moon Jaden (© PCCS)
“Un Célébration de la vie & de l’espoir” à la mémoire de Moon Jaden (© PCCS)

Avant que Duterte n’accède au pouvoir, la vie était-elle dangereuse pour le consommateur moyen de cannabis ? Comment les choses ont-elles évolué depuis que Duterte est entré en fonction ?

C’était dangereux avant, mais pas autant que maintenant. Même avant, les gens pouvaient être emprisonnés pour la simple possession d’un joint. Notre système de justice a besoin d’un remaniement majeur. Nos prisons sont pleines de gens arrêtés pour des infractions non violentes liées à la drogue. Ces petits transgresseurs de la loi sont placés parmi des criminels accusés de meurtre, d’homicide, etc. Maintenant, avec le Président Duterte, les gens sont plus prudents puisqu’il ne semble pas y avoir de distinction parmi les drogues identifiées comme dangereuses.

Utilisez-vous du cannabis ? Si oui, vous sentez-vous à l’aise de discuter de votre propre consommation avec d’autres membres de la société ?

Je dois refuser de répondre en public à cette question en raison des conséquences auxquelles je peux faire face. C’est encore un sujet complexe et, comme je l’ai dit, tabou. Puisque la PCCS promeut le cannabis médical, on me demande souvent quelle est ma motivation pour être à la tête d’un tel groupe. Je ne suis pas malade, mes enfants non plus. Aucun membre de ma famille n’a une maladie grave.

Je ne vois aucune raison pour laquelle je ne défendrais pas le cannabis. Je dis toujours que je ne connais pas de plante aussi controversée que le cannabis. J’ai effectué ma recherche et je suis convaincue que c’est un médicament qui peut potentiellement sauver des vies. Je suis ici simplement pour promouvoir une prise de conscience sur les nombreux bienfaits du cannabis, et pour assurer aux patients un accès sécuritaire au cannabis médical le plus rapidement possible.

Le cannabis médical doit être privilégié. Pourquoi ? Parce que si nous avons encore de la difficulté à convaincre nos législateurs que c’est l’un des médicaments les plus sécuritaires connus de l’homme, que faudra-t-il pour les convaincre que c’est une alternative sécuritaire à l’alcool en plus de représenter une industrie prometteuse ? Avant même que l’on n’en débatte, nous devons garder à l’esprit qu’il y a des vies en jeu, celles des gens en attente de cannabis médical.

En tant qu’activiste, croyez-vous que vous êtes plus en danger en ce moment qu’à l’habitude ? Avez-vous l’intention de poursuivre votre engagement et ce, malgré la situation ?

Oui, absolument. Bien que je déteste y penser, je suis très à risque d’être arrêtée ou harcelée. Mais c’est mon engagement personnel. Nous avons déjà perdu des patients. Des enfants et des adultes. C’est bouleversant d’être témoin de la mort de membres, mais en même temps, le soutien augmente et se renforce. Tant que je connais mes droits et que mes intentions sont irréprochables, je ne reculerai pas.

Alors qu’aux Philippines la guerre contre la drogue continue, les associations activistes tels la PCCS sont plus que jamais nécessaires (© PCCS)
Alors qu’aux Philippines la guerre contre la drogue continue, les associations activistes tels la PCCS sont plus que jamais nécessaires (© PCCS)

A ce jour, croyez-vous que vos efforts liés à l’activisme ont eu du succès ? Dans l’affirmative, comment ?

Je suis encore parfois incrédule lorsque j’essaie de me rappeler comment j’ai commencé. Tout ce que je sais est que j’ai ouvert une page Facebook pour promouvoir la sensibilisation en lien avec le cannabis et que, trois ans plus tard, nous faisons pression pour un autre projet de loi. Le premier projet de loi pour lequel nous avons exercé de la pression était le HB4477, le Compassionate Use of Medical Cannabis Act (Loi sur l’usage compassionnel du cannabis médical). Nous sommes seulement parvenus à nous faire entendre par le Comité permanent de la santé. Ensuite, la nouvelle administration est arrivée. Nous en sommes maintenant au projet de loi HB180, le Philippine Compassionate Medical Cannabis Act (Loi philippine sur le cannabis médical). Nous essaierons de faire démarrer les choses de différentes façons. Si tout va vraiment bien, nous serons les premiers en Asie à cultiver, transformer et distribuer légalement du cannabis médical.

Ainsi, vous prévoyez que l’activisme lié au cannabis aura du succès dans l’avenir ?

Du succès dans l’avenir, absolument. Nos collègues défenseurs en Malaisie, en Thaïlande et en Indonésie nous tiennent en respect. Nous commencerons par le cannabis médical. Cela offrira de nouvelles avenues pour la promotion du cannabis. Je crois que les Philippines ont un grand potentiel pour développer une industrie du cannabis.

Selon vous, quelle est la meilleure solution à la situation actuelle ?

Davantage d’appels à l’unité pour respecter et maintenir les droits de la personne. La guerre contre les drogues est une guerre contre les gens. Nous devons rappeler au gouvernement des Philippines que jamais dans l’histoire des guerres contre les stupéfiants, mener une guerre contre les gens n’a fonctionné. Plus que jamais, nous avons besoin de compassion.

 

Pour en savoir plus à propos du mouvement de légalisation du cannabis aux Philippines de Kimmi del Prado, veuillez visiter la page Facebook de la Philippine Cannabis Compassion Society.

Les lois philippines sur les drogues peuvent être consultées ici.

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Kimmi del Prado

Fondatrice de la Philippine Cannabis Compassion Society (PCCS)


La PCCS est un groupe de défenseurs de cannabis, composé principalement de patients et de parents d’enfants ayant besoin de cannabis thérapeutique.

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