John Sinclair – Interview avec une légende de la contre-culture

Tout amateur de cannabis admire la vie de John Sinclair, cet homme qui a consacré des années à la radio, au jazz et à la poésie ainsi qu’à la défense du cannabis. Après avoir participé au changement définitif des lois du Michigan sur le cannabis, Sinclair est devenu un héros pour l’industrie. Voici l’interview exclusive que Sinclair a accordée à Sensi Seeds.

Le monde du cannabis est rempli d’embûches. Stigmatisation, répression et lois rigoureuses – souvent fondées sur des informations inexactes – sont autant de réalités qui affectent le secteur au quotidien. L’industrie du cannabis n’aurait pu avancer autant sans l’engagement débridé de plusieurs personnalités clés. Beaucoup de gens ont défendu avec cœur et passion la plante de cannabis, des gens qui, luttant avec acharnement pour ériger une meilleure image du cannabis, parviennent à propulser l’industrie.

Sensi Seeds a interviewé un véritable entrepreneur. John Sinclair, le légendaire activiste du cannabis, poète jazz, géant de la contre-culture et bon ami de la famille Sensi Seeds, a été le premier à accorder une interview à l’équipe Sensi Seeds.

Ceux qui ne connaissent pas John Sinclair et aimeraient le connaître peuvent lire le résumé suivant que l’homme a lui-même écrit au sujet de sa vie impressionnante.

Une introduction – John Sinclair en ses propres mots

John Sinclair est né le 2 octobre 1941 à Flint, au Michigan (Etats-Unis). Il étudie à Albion College et termine un baccalauréat en littérature anglaise au Flint College de l’université du Michigan en janvier 1964. Il poursuit des études supérieures en littérature américaine à l’université de Wayne State de Détroit où il commence la rédaction de sa thèse de maîtrise portant sur Naked Lunch de William Burroughs. Il abandonne ses études avant d’achever son diplôme pour fonder le Detroit Artists Workshop. C’est ici que commence son histoire extraordinaire, racontée en ses propres mots.

John Sinclair : Le 1er novembre 1964, le Detroit Artists Workshop introduisait à Détroit l’attitude et l’art contemporains avant-gardistes. Ce collectif d’artistes radicaux produisait des spectacles de jazz et de poésie hebdomadaires, publiait des magazines et des livres de poésie miméographiés, organisait des expositions de peintures et de photographies, projetait des films clandestins, présentait des ateliers créatifs artistiques et rassemblait les artistes bohèmes de la ville.

Le Detroit Artists Workshop a vu le jour tout juste après ma première arrestation liée à la marijuana. En octobre 1964, j’ai été accusé de vendre des stupéfiants —10 $ de marijuana — à un policier fédéral d’infiltration. J’ai plaidé coupable de possession et, en décembre, j’ai été condamné à deux ans de probation devant la Cour de Recorder de Détroit.

Devenir un activiste

Je suis devenu activiste et défenseur de la marijuana en janvier 1965 lorsque j’ai fondé LEMAR Détroit, une organisation populaire dédiée à la légalisation de la marijuana au Michigan. LEMAR organisait des réunions éducatives, publiait et distribuait des brochures et d’autres documents d’information et trouvait des conférenciers aux groupes communautaires intéressés par la question de la marijuana. Je suis devenu porte-parole public de LEMAR et défenseur de la légalisation de la marijuana.

En août 1965, j’ai été arrêté par la police antidrogue de Détroit et accusé d’avoir procuré un petit sac de marijuana à un agent infiltré, ce qui constituait un crime condamnable — une peine obligatoire d’emprisonnement minimale de 20 ans, maximale de prison à vie. Cherchant à contester la constitutionnalité des lois sur la marijuana du Michigan par rapport à différents problèmes, j’ai été incapable de trouver un avocat qui allait entreprendre cette croisade et j’ai fini par plaider coupable une fois de plus pour possession de marijuana. J’ai été condamné par la Cour de Recorder de Détroit à deux ans de probation supplémentaire, les six premiers mois devant être purgés à la maison de correction de Détroit (DeHoCo).

Trans-Love Energies et rencontre avec MC-5

Après ma libération de la DeHoCo en août 1966, j’ai réintégré la communauté Artists Workshop qui m’a accueilli avec un Festival du peuple où a joué, entre autres, un groupe de rock & roll appelé MC-5 qui venait d’emménager dans le quartier. Je suis devenu ami avec le groupe, son chanteur principal, Rob Tyner, et le meilleur ami de Tyner du lycée, l’artiste Gary Grimshaw, qui créa éventuellement de nombreuses affiches importantes pour MC-5 et pour un large éventail d’événements culturels à Détroit et au Michigan.

En janvier 1967, Tyner, Grimshaw et moi fondions un collectif culturel appelé Trans-Love Energies pour réunir les nombreux éléments disparates de la communauté hippie en ce moment en plein essor à Détroit. Nous avions organisé un grand concert-bénéfice à la Grande Ballroom appelé Guerrilla Love Fare pour financer les activités que le groupe voulait entreprendre, notamment, faire pression pour légaliser la marijuana et amasser un fonds pour défendre les membres de la communauté arrêtés pour des accusations de drogue.

Avant même que l’événement puisse être organisé, la police antidrogue de Détroit a orchestré une série de raids avant l’aube ciblant toute la communauté. Cinquante-six personnes ont été saisies et j’ai été accusé de mener un « énorme réseau de dope sur le campus ». J’ai été accusé d’avoir donné deux joints à une policière infiltrée juste avant Noël 1966. Inculpé pour la troisième fois de violation de la législation nationale sur les stupéfiants (VSNL), j’ai été condamné à 20 ans de prison à perpétuité.

Avec le soutien de Trans-Love Energies et de LEMAR Détroit, la communauté et moi nous sommes battus. Nous avons trouvé une équipe juridique qui a exposé l’inconstitutionnalité des lois de l’Etat sur la marijuana. Les experts ont d’abord établi que la marijuana n’était pas un stupéfiant et que la peine imposée de 20 à perpétuité constituait une punition cruelle et inhabituelle.

Aller en justice

Ainsi s’est entamée une bataille juridique de cinq ans qui a commencé devant la Cour de Recorder de Détroit avec la nomination sans précédent d’un comité de trois juges chargés d’examiner ma contestation de la constitutionnalité de la loi. Elle s’est ensuite poursuivie devant la Cour d’appel du Michigan et la Cour suprême du Michigan pendant que j’étais libéré sous caution en attendant mon procès. Les trois tribunaux ont rejeté le jugement et ont statué que l’affaire devait être jugée et portée en appel sur déclaration de culpabilité afin de soulever correctement la question de constitutionnalité.

Je me suis donc présenté devant la Cour de Recorder en juillet 1969. La veille du procès, le poursuivant a retiré l’accusation de « vente ou distribution » avec la peine de 20 ans à perpétuité. Il a présenté un cas de possession de deux joints, ceux qui avaient été donnés à la policière infiltrée deux ans et demi auparavant. J’ai confirmé la condamnation nécessaire à mon appel, et on m’a alors condamné à 9 ans et demi à dix ans de prison et j’ai immédiatement été envoyé à la prison de Jackson pour purger ma peine.

Le White Panther Party

Avant mon incarcération, j’étais aussi le manager du groupe de Détroit appelé MC-5. Sous ma direction, ils ont signé chez Elektra Records et sorti leur premier album enregistré « live » à la Grande Ballroom. lls ont gagné une réputation aux Etats-Unis et ailleurs et sont encore connus aujourd’hui pour leurs spectacles fortement structurés et remplis d’énergie.

Pendant cette période, moi-même, LEMAR Détroit, Trans-Love Energies et MC-5 avons été continuellement persécutés par la police antidrogue de Détroit et d’autres autorités locales sous prétexte que nous défiions les lois sur les stupéfiants. Nous avons également été vilipendés pour notre opposition à la guerre au Vietnam, notre soutien actif au mouvement de libération des Noirs et nos concerts incendiaires dans toute la région.

En mai 1968, toute la communauté Trans-Love Energies — y compris MC-5, the Up, le Trans-Love Light Show, le journal underground Sun et la presse Artists Workshop — a dû fuir Détroit pour s’installer à 50 miles à l’ouest dans la ville universitaire d’Ann Arbor. Là, ils ont mené leurs activités en pleine force sans crainte de représailles brutales de la police.

En novembre 1968, le collectif s’est reconstitué sous le nom de White Panther Party, un collectif politique radical-gauche et anti-raciste dirigé par MC-5 entièrement dévoué à la révolution culturelle et politique des années 60. Lors de la sortie du premier album de MC-5 en janvier 1969, le groupe et moi avons fait des tournées dans tout le pays, répandant le message des White Panthers et présentant notre programme de « rock & roll, drogues et sexe dans la rue » aux jeunes Américains rebelles.

Ralliement pour la liberté

Mes activités politiques et la grande popularité du groupe chez les jeunes n’ont pas aidé ma cause auprès du gouvernement, ce qui a conduit à ma peine de 10 ans d’emprisonnement pour deux joints. Mon incarcération a donné lieu à d’innombrables manifestations et rassemblements au cours des 29 mois suivants, culminant avec le « John Sinclair Freedom Rally » le 10 décembre 1971 qui a rempli le Crisler Center de l’université du Michigan qui a une capacité de 14 000 places.

Au cours de ce ralliement mariant protestation et festival, divers artistes tels que Stevie Wonder, Phil Ochs, le président du Black Panther Party Bobby Seale, Allen Ginsberg, John Lennon et Yoko Ono ont plaidé pour ma libération et demandé l’abolition des sanctions sévères pour le cannabis. Lennon a même écrit une chanson pour dénoncer mon emprisonnement qu’il a interprétée avec Yoko Ono pendant le Freedom Rally.

Ma contestation judiciaire a été introduite devant la Cour suprême du Michigan à l’automne 1971 alors que LEMAR et le White Panther Party continuaient d’amasser du soutien pour réformer les lois de l’Etat sur les stupéfiants. En grande partie à cause de ce mouvement et directement en réponse à mon exposé, le 9 décembre 1971 — la veille du concert — la Cour suprême a admis que la marijuana n’était pas un stupéfiant et a réduit les peines pour possession de cannabis à un an et à quatre ans maximum pour vente.

Trois jours après la protestation, le lundi 13 décembre, j’ai été libéré sous caution d’appel et, en mars 1972, mon appel a été accordé. J’ai évité toute autre sanction. Peu après, quelque 140 prisonniers d’Etat étaient également libérés de leur peine.

Communauté d’Ann Arbor

Une fois libéré, je suis retourné à Ann Arbor pour assurer la présidence du Rainbow People’s Party qui avait succédé aux White Panthers et qui se consacrait à temps plein à l’organisation et à l’activité de la communauté d’Ann Arbor.

Le Rainbow People’s Party a mené de nombreuses activités telles que la formation du conseil tribal d’Ann Arbor, la production hebdomadaire de concerts Freek dans les parcs, les festivals de blues et de jazz d’Ann Arbor et la publication du journal Ann Arbor Sun. En plus, il s’est joint à d’autres acteurs progressistes de la communauté pour former le Human Rights Party (HRP), un parti électoral radical qui a présenté des candidats au Conseil municipal d’Ann Arbor et à d’autres fonctions publiques.

Les lois sur la marijuana du Michigan ont été jugées inconstitutionnelles et annulées par la Cour suprême du Michigan le 9 mars 1972. Les nouvelles lois sur les drogues qui avaient été promulguées en décembre n’allaient entrer en vigueur que le 1er avril. Ainsi, pendant environ trois semaines au printemps de 1972, la prohibition sur le cannabis avait disparu au Michigan. À la fin de cette période glorieuse, les fumeurs de marijuana d’Ann Arbor se sont rassemblés sur le Diag de l’université du Michigan à l’occasion de ce qu’ils ont appelé un Hash Bash. Ils ont exprimé leur détermination à continuer à défier les lois sur la drogue.

Deux jours plus tard se tenait l’élection d’Ann Arbor pour laquelle des citoyens de 18 ans étaient autorisés à voter pour la première fois ; le HRP a remporté deux sièges au conseil municipal qui comptait sept membres. Dans la foulée, le HRP a proposé un décret tout juste à court de légaliser la marijuana à Ann Arbor, limitant la peine pour toute infraction liée à la marijuana à une amende de 5 $.

Le Parti proposait de cesser toute arrestation et de ne s’en tenir qu’à des contraventions. Le décret a été adopté ce qui a représenté un tournant important dans la lutte pour légaliser la marijuana, qui, 40 ans plus tard, est sur le point de survenir.

Depuis toutes ces années, j’ai continué à défendre la légalisation et à mener une carrière très active en tant que poète, écrivain, interprète de blues et jazz, journaliste, disc-jockey, animateur de radio, producteur de radiodiffusion et leader de diverses organisations culturelles trop nombreuses pour les mentionner ici. Depuis 2003, je vis alternativement à Amsterdam et aux Etats-Unis, et je joue de la musique dans le monde entier accompagné de divers musiciens. Je fais des émissions de radio pour www.RadioFreeAmsterdam.com partout où je vais.

White Panther : l’héritage de John Sinclair

Maintenant que vous avez lu John Sinclair raconter son histoire, vous pouvez également l’écouter décrire ses années d’activisme. White Panther : The Legacy of John Sinclair est un court métrage sur ce qu’a légué Sinclair. Il comprend des séquences d’entrevues et beaucoup d’images d’archives fascinantes de ses années d’activisme.

Sensi Seeds interviewe John Sinclair

Quand Sensi Seeds a eu la chance d’interviewer John Sinclair, on a senti qu’on entrait en contact direct avec un pan de l’histoire du cannabis. Après tout, il a été un ami de longue date de Sensi Seeds. Presque chaque année, Sinclair a fait des émissions radiophoniques au Cannabis College. Il rencontre Ben Dronkers à presque toutes les Cannabis Cup depuis qu’il a commencé à venir à Amsterdam.

Voici la réponse de John Sinclair lorsqu’on lui a demandé à quoi ressemblait son quotidien :

« Petit déjeuner, journal, herbe, musique. Ce que j’aime faire — si je pouvais faire ce que je voulais tous les jours — c’est me lever, me détendre toute la matinée, prendre mon petit déjeuner, prendre mon journal et aller au coffeeshop, lire le journal, faire les mots croisés, boire quelques tasses d’espresso, fumer mon joint, puis ouvrir mon ordinateur et me brancher sur le monde. »

Sinclair avoue vivre dans sa tête et ne pas être trop influencé par le monde extérieur :

« Essentiellement… je ne suis pas trop influencé par le monde extérieur. J’aime en faire partie, y évoluer, j’aime l’air frais et être parmi les gens, mais je suis vraiment ici, dans mon esprit, vous comprenez ? »

Toute sa vie, Sinclair a gravité autour des arts, de la poésie, de la musique jazz et de la radio. Mais il n’a pas seulement créé de l’art, il s’est aussi toujours préoccupé de le partager avec son entourage :

« J’adore faire des émissions de radio. Les émissions de radio de nos jours ne ressemblent pas aux miennes, c’est une chose archaïque. J’ai l’impression que je préserve quelque chose. J’ai écrit une chronique sur ce sujet hier, pour le Michigan Medical Marihuana Report. J’y ai une colonne et je peux écrire sur tout ce que je veux. Alors j’écrivais sur la musique qui passait à la radio quand j’étais enfant. Elle structurait la vie, elle était toujours là, c’était toujours de la bonne musique. Ça ne coûtait rien, elle vous suivait partout où vous alliez ; dans la voiture, dans votre chambre. C’est ce qui rendait la vie merveilleuse et passionnante : la bonne musique. C’était la bande-son de votre vie. »

Sinclair a parlé de son rôle de manager pour MC5, le groupe rock & roll qu’il a propulsé vers la célébrité. Il explique ce qui distinguait la scène musicale de l’époque, et comment de plus petites foules affectaient les musiciens et leurs fans :

« Eh bien oui, l’élément humain. Je viens d’une époque où un festival était un terrain avec 2000 personnes et une scène et ça ne coûtait rien. Des hippies qui voulaient juste s’amuser. C’était le concept : passer un bon moment, simplement. Il y avait de l’acide, des reefers, les gens se déshabillaient si ça leur chantait, le sexe, n’importe quoi – et il y avait de la bonne musique. Maintenant, être musicien dans un groupe populaire n’est pas la définition même d’amusant. »

La vie musicale, poétique et activiste de John Sinclair est pleine d’inspiration. Sensi Seeds s’est demandé ce que John Sinclair a utilisé pour s’inspirer, à part le cannabis :

« Je suis toujours dans un état créatif. C’est la mise en pratique. Je veux dire que j’applique ma créativité à différentes choses que je fais et j’aime faire beaucoup de choses différentes, mais je les aborde toujours de la même façon, d’un point de vue créatif. Donc je n’ai aucun problème à invoquer l’esprit, à le canaliser dans ceci ou dans cela. C’est ce que je fais [rires]. C’est une bonne question. »

Nous avons demandé à John Sinclair comment il avait découvert le cannabis :

« J’ai lu On the Road de Jack Kerouac à sa sortie en automne 1957. J’y ai vu mon cadre de vie complet. Je voulais être comme ça. Ils fumaient de l’herbe, écoutaient du jazz, passaient du bon temps ; voilà ce dont traite On the Road : les conversations et l’énergie formidables, le plaisir qu’ils avaient. C’était ce que je voulais, donc l’herbe en faisait partie. Il a fallu plusieurs années pour trouver de l’herbe. Ce n’est que dans les années 60 que les Blancs aux Etats-Unis ont pu commencer à en dénicher. »

Sinclair a décrit l’importance de la radio pour lui et la signification de présenter de la musique aux gens. Il adorait leur faire découvrir de la musique qu’ils n’avaient jamais entendue auparavant. Bien sûr, sa carrière radiophonique a commencé bien avant l’internet, alors Sensi Seeds se demandait comment il avait vécu la transition à l’ère numérique. C’est avec son humour bien à lui qu’il a répondu à cette question :

« Je vis dans ce monde, alors je l’aime. Pour moi, iTunes est la meilleure chose qui soit arrivée après le sexe interracial. J’aime foutrement iTunes. J’ai collectionné de la musique toute ma vie. Ça dépasse de loin les enregistrements. »  

Nous lui avons demandé s’il préférait le « numérique » comparativement aux méthodes « traditionnelles » :

« Je l’adore ! Je peux transporter toute ma musique. J’ai un disque dur qui contient 750 gigaoctets de musique. Dans le temps quand je me préparais à faire une émission, je devais remplir une caisse à lait de vinyles. Maintenant, j’ai cette chose que je mets dans mes poches qui contient toute ma musique et les archives de mes émissions. Il y en a des tonnes en ligne, tout le monde peut les écouter. Je crois que c’est formidable. Dans mes archives de l’université du Michigan, j’ai des enregistrements sur cassette de toutes mes émissions des quelque 40 dernières années. Ça prendrait à quelques personnes des mois pour numériser tout ça. Peut-être le ferons-nous un jour [rires] ! »

Sensi Seeds a demandé à Sinclair quel est l’endroit le plus étrange, le plus spécial où il a enregistré une de ses émissions de radio :

« A l’aéroport Schiphol ! J’étais en lien avec un artiste du nom d’Anthony Murrell. Il a produit une série d’expositions artistiques pour notre station de radio et il avait un ami qui faisait un projet dingue à l’aéroport. Il recréait De Nachtwach (La Ronde de nuit) de Rembrandt van Rijn à l’aéroport. J’ai aussi fait plusieurs émissions à bord de trains. J’en ai fait une récemment en revenant du North Sea Jazz Festival de Rotterdam. En voyageant de La Nouvelle-Orléans à Chicago. Les avions non, ils sont trop bruyants. Oh, et sur un bateau, de la Hollande à l’Angleterre. Assis sur le pont en fumant un joint et en enregistrant une émission. Sur les canaux d’Amsterdam à bord du Pidgeon Poetry Boat ; c’était dans le cadre d’un événement culturel et nous faisions des lectures sur le bateau. C’était bien, nous avons fait une émission en même temps. »

Nous étions curieux de connaître avec qui John Sinclair collaborerait, s’il devait le faire. Après tout, des millions de personnes doivent mourir d’envie de collaborer avec lui, mais qui serait son premier choix ?

« Oui. Keith Richards. »

De toute son œuvre, Sinclair pense que certains disques le reflètent mieux en tant que personne.

« Oui, j’ai trois ou quatre très bons albums, de mon point de vue. L’un d’eux est un disque que j’ai fait avec Wayne Kramer de MC-5, et des joueurs de cuivres de Détroit. Un des rares enregistrements de poésie avec une section de cuivres [rires]. Ça s’appelle Full Circle. J’ai fait un autre très bon disque il y a environ cinq ans accompagné de gars avec qui je travaille à Détroit depuis trente ans, ça s’appelle Detroit Life et Détroit est mentionné quelque part dans tous les poèmes. J’ai aussi travaillé longtemps sur un album de blues appelé Fattening Frogs For Snakes, c’est en quatre volumes, et le premier volume qui s’appelle The Delta Sound est très bon. Andre Williams l’a produit pour moi. C’est un bon début. Il y a aussi une pièce que j’ai écrite en hommage à John Coltrane avec une très bonne musique de soutien, Song of Praise. Tous ces morceaux sont sur mon site cdbaby, et j’y ai encore plus. »

Pour la dernière partie de l’interview de Sensi Seeds, Sinclair a décrit ses années d’activisme. Il a expliqué à quel point il était différent d’être un activiste avant les médias sociaux. Il a raconté qu’avant Facebook, la diffusion d’événements se faisait par la poste — tout était fait à petite échelle. Pourtant, c’est vraiment ce qui donnait une touche « humaine » :

« Eh bien, c’était la manifestation de l’élément humain. La lutte était la condition de base de la vie. Il fallait se battre pour dire ce qu’on voulait dire, se battre pour l’exposer aux gens qui pourraient être intéressés à l’entendre, vous savez. Pour donner un spectacle, il fallait se battre pour y parvenir et le faire. Se démener pour être payé, pour payer les factures… Non, non, c’est encore la même chose aujourd’hui [rires]. Oui, c’était un défi. La vie était un défi. Ils nous présentaient cette horrible chose appelée « la vie américaine » et c’était à nous de nous y opposer, si je peux m’exprimer ainsi. C’était à nous de le faire, nous devions. Si nous ne nous y étions pas opposés, elle aurait tout écrasé, comme elle le fait. Nous nous y sommes opposés, mais nous avons perdu, et ils ont gagné. Donc maintenant c’est comme ils le voulaient. C’est pour ça que c’est si horrible. »

Sinclair a expliqué en détail ce qui distinguait la marchandisation de la musique d’aujourd’hui et l’amour libre pour lequel lui et ses camarades se sont battus. L’attitude de l’époque moderne envers la musique est complètement le contraire de l’idée que Sinclair se fait de la vie. Il a toujours voulu que tout soit libre pour tout le monde.

Sensi Seeds a demandé à Sinclair ce qu’il pensait de l’évolution des lois américaines sur le cannabis. A l’époque où il était militant, beaucoup de gens ont été emprisonnés à cause du cannabis, alors que maintenant, de nombreux Etats ont légalisé le cannabis médical. Quelques-uns ont même légalisé la consommation de cannabis à des fins récréatives.

« Je pense que tout ça est très bien ! Tout progrès est une bonne chose ! Deux Etats ont légalisé le cannabis récréatif et s’efforcent de régler les questions économiques et les problèmes de distribution. J’ai une ordonnance au Michigan, j’en ai même une en Hollande. Mais je ne pensais pas que ça aurait été un processus si difficile. Je pensais qu’on aurait déjà tout réglé en 1977. »

Nous avons interrogé John Sinclair sur ce qu’il pensait de l’incohérence des lois fédérales et étatiques qui régissent le cannabis aux Etats-Unis. Plus précisément, nous lui avons demandé s’il pensait que ça se terminerait en conflit géant. Il a répondu ceci :

« Eh bien, j’aime comparer les lois fédérales à l’Union soviétique ; un jour, on se réveillera et elles auront tout simplement disparu. Qui aurait cru que l’Union soviétique s’écroulerait ? Pendant toute mon enfance, notre ordre social n’était dicté que par une organisation centrale principale : la guerre froide. Depuis l’âge de quatre ans jusqu’à ce que j’aie 50 ans. J’ai vécu la guerre froide au complet. Puis, en 1991, il y a eu tous ces cataclysmes internes. Quoi qu’il en soit, le service de renseignement américain ne l’a même pas anticipé. La CIA a été stupéfiée quand elle est tombée. 

Alors qui l’aurait cru ? Je n’aurais jamais pensé qu’un jour l’URSS ne serait plus. C’est donc comme ça que je regarde les choses. Il n’y a pas de fondement pour ces lois sur les drogues, il n’y a pas de fondement pharmaceutique, c’est de l’escroquerie. Et au niveau fédéral, le gouvernement appartient complètement aux grandes sociétés, en l’occurrence l’industrie pharmaceutique et celle des alcools. Elles ne veulent pas que la marijuana soit légalisée parce que ça réduirait leurs profits.

En fait, même si c’est interdit, on peut quand même fumer de l’herbe tous les jours aux Pays-Bas. Tout le monde s’en fout, sauf les pauvres gars qui se font arrêter pour culture. Toi et moi, on peut fumer de l’herbe, c’est légal. Ils devraient le légaliser à un niveau élevé pour pouvoir en tirer profit et récompenser ouvertement les gens importants de l’industrie au lieu de les criminaliser. Ben Dronkers devrait être un amiral dans ce domaine. »

Ce fut un plaisir d’interviewer John Sinclair, un légendaire témoin de la révolution hippie. Son charme et son attitude le rendent inoubliable, et Sensi Seeds était comblée de l’accueillir et de partager cette interview.

Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

auteur

  • Profile-image

    Sensi Seeds

    L’équipe de rédaction de Sensi Seeds regroupe des botanistes, des experts médicaux et juridiques ainsi que certains des activistes les plus renommés tels Dr Lester Grinspoon, Micha Knodt, Robert Connell Clarke, Maurice Veldman, Sebastian Marincolo, James Burton et Seshata.
    En savoir plus
Retour haut de page