by Diana on 25/06/2015 | Légal & Politique

Interview de Julio Calzada, ancien Secrétaire Général du Conseil National sur les Drogues en Uruguay – Seconde Partie

Uruguay La semaine dernière, nous vous avons présenté la première partie de l'intéressante interview que nous avons faite avec Julio Calzada, Secrétaire général du Conseil national sur les drogues en Uruguay. Eh bien, les bonnes choses continuent d'arriver et nous vous présentons la deuxième partie de cette rencontre inoubliable. Aujourd'hui, nous allons aborder certaines questions brûlantes comme l'impact, dans le reste du monde, de la courageuse décision uruguayenne de légaliser l'ensemble du processus de production, de vente et de consommation du cannabis. En plus, Julio Calzada n'hésite pas à nous parler du trafic de drogues et du marché noir, et de ce qui a amené José Mújica à prendre une décision si osée. C'est que le pas qu'a franchi l'Uruguay nous a tous marqués, nous qui prônons la légalisation totale et absolue du cannabis.

Julio Calzada

Julio Calzada est l’ancien Secrétaire Général de la « National Drugs Board » de l’Uruguay.


Julio Calzada a joué un rôle capital dans le processus de légalisation du cannabis dans son pays. Peu après la publication de la première partie de cette interview, M. Calzada a quitté sa fonction de Secrétaire Général de la « National Drugs Board » de l’Uruguay, suivant l’instauration d’un nouveau gouvernement.


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La semaine dernière, nous vous avons présenté la première partie de l’intéressante interview que nous avons faite avec Julio Calzada, Secrétaire général du Conseil national sur les drogues en Uruguay. Eh bien, les bonnes choses continuent d’arriver et nous vous présentons la deuxième partie de cette rencontre inoubliable.

Aujourd’hui, nous allons aborder certaines questions brûlantes comme l’impact, dans le reste du monde, de la courageuse décision uruguayenne de légaliser l’ensemble du processus de production, de vente et de consommation du cannabis. En plus, Julio Calzada n’hésite pas à nous parler du trafic de drogues et du marché noir, et de ce qui a amené José Mújica à prendre une décision si osée. C’est que le pas qu’a franchi l’Uruguay nous a tous marqués, nous qui prônons la légalisation totale et absolue du cannabis.

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Julio CalzadaLe rôle important joué par l’IRCA

Une autre question que nous posent les Uruguayens est de savoir s’ils peuvent acheter des graines de cannabis d’Europe ou d’autres pays s’ils en ont besoin à un moment donné. Peuvent-ils se fournir auprès de banques de graines étrangères ?

J.C. Eh bien, l’autorisation générique, et la seule exigence, est qu’il y a un mécanisme en place, par le biais de l’Institut de réglementation et de contrôle du cannabis. C’est le seul organisme autorisé à faire entrer des nouvelles variétés dans le pays. C’est donc une espèce de goulot. Si un consommateur uruguayen souhaite acquérir une variété qui n’est pas disponible en Uruguay, il peut s’adresser à l’IRCA.

Mais un Uruguayen ne peut pas se fournir lui-même auprès d’une banque de graines étrangère ? Même s’il est enregistré et autorisé, et qu’il a le droit de cultiver du cannabis en Uruguay ?

J.C. Il devra passer par l’IRCA, c’est lui qui peut l’autoriser. C’est une autorisation croisée, qui est également donnée par le Ministère de la santé publique, parce que ce sont les mêmes mécanismes de contrôle que ceux prévus par les conventions des Nations unies. Notre interprétation des conventions est flexible, nous prônons une interprétation qui permet de développer, tout en respectant les libertés et les droits de l’homme, un ensemble de politiques que nous pourrons mener au bout. Mais ces conventions existent, et nous en sommes signataires : nous les respectons, bien sûr.

C’est à dire que tout doit se faire au travers de l’IRCA, c’est ça ? Les gens ne sont pas libres d’acquérir eux-mêmes des graines.

J.C. Effectivement. On ne peut le faire qu’à travers l’IRCA. Si un cultivateur veut quelque chose en particulier, il peut le demander à l’IRCA, qui s’en chargera, évidemment. Ils étudieront d’abord le cas avec le Ministère de la santé publique. Si, par exemple, certaines variétés présentent un taux de THC très élevé et qu’elles posent un risque pour la santé, cela peut être un élément qui empêchera leur autorisation mais, d’une manière générale, il y a un système qui organise l’entrée du cannabis dans le pays.

Ce n’est donc pas un « non » catégorique dès le départ. Chaque cas est étudié, ainsi que toutes les possibilités.

J.C. Tout à fait, ce n’est en aucun cas un  » non  » catégorique, toutes les possibilités seront étudiées. Et toutes les demandes. Parce que l’objectif de la loi est de chercher à démanteler les fondations du marché noir, de chercher à avoir un regard sur la santé publique, du point de vue des droits de l’homme. C’est cela, notre objectif. Nous n’avons aucun objectif de prohibition totale.

Julio Calzada

Le poids du trafic de stupéfiants en Uruguay

Cela signifie que la raison pour laquelle l’Uruguay a franchi ce pas est basée sur ces deux motifs ? Je parle de mettre fin au trafic, d’une part, et de fournir à la société un médicament nécessaire, d’autre part. C’est bien ça ?

J.C.  « Oui. Garantir un ensemble de droits, car il y a un fait qui n’est pas toujours clairement mentionné : en Uruguay, la consommation de drogues est autorisée depuis 1974. C’est à dire qu’il y a plus de 40 ans que consommer de la drogue n’est plus illégale en Uruguay. À la différence de ce qui s’est passé dans le reste de l’Amérique latine… et je parle de toutes les drogues, pas seulement du cannabis. À la différence de ce qui s’est passé dans le reste de l’Amérique latine, c’est à dire des politiques prohibitionnistes et restrictives où s’immisçait le droit pénal, en Uruguay, la consommation est considérée comme un acte privé qui relève du libre arbitre de chacun, tant que cela n’affecte pas autrui. Et les juges ne peuvent pas entrer dans la sphère privée, selon l’article 10 de notre constitution, qui dit que les actes privés des personnes ne relèvent pas de l’intervention des magistrats. Et ça, c’est très important.

De cette manière, ce que nous réglementons, c’est que les gens aient un accès légal à la substance concernée.  Ce qui s’est passé en Uruguay, et qui a généré des dilemmes à certains moments, c’est un grand débat politique qui a eu lieu entre ceux qui s’opposaient à cette loi et ceux qui la soutenaient et qui l’ont menée au bout. »

Vous voulez parler de ce qui allait se passer ?

J.C. « Eh bien, oui et non. Ils devaient présenter une proposition de loi pour interdire la consommation de toutes les drogues mais personne ne voulait s’en charger. C’est le cœur de la question. Ce que nous croyions, c’est que, dans la mesure où l’État dit aux gens qu’ils peuvent consommer, mais qu’il ne les autorise pas légalement à se procurer la substance à consommer, de fait, il les pousse vers le marché noir… et ça, c’est une violation flagrante des droits des personnes à la sécurité, parce que ça les pousse à agir d’une manière qui peut les mettre en danger, les exposer à la violence… Nous avons donc établi des règles pour que cela se passe d’une manière déterminée. »

Avez-vous pu vérifier un impact positif concernant le trafic de stupéfiants ? Y a-t-il des changements, des résultats palpables ?

J.C.  « Je crois qu’il faut faire très attention à ce sujet. Nous avons travaillé avec plus de 140 universitaires, dont 60 étrangers, des Espagnols, des Hollandais, des Anglais, des Allemands, des Américains, des Canadiens… pour pouvoir évaluer cette loi au fil du temps. Pour cette loi, nous avons établi cinq dimensions d’analyse qui ont à voir avec des aspects qui normalement ne sont jamais évalués en matière de politiques sur la drogue. Par exemple dans la coexistence et la sécurité des communautés. La santé, qui est parfois évaluée, la juste application de la loi, etc. Tout cela tenait compte du fait qu’en Uruguay, la majorité de ceux qui sont poursuivis pour des délits de possession sont des pauvres, alors que quand la consommation de drogues, de marijuana, est très démocratique, ce sont les classes élevées, les classes basses, les classes moyennes qui en consomment… et la consommation des autres drogues qui présentent des risques majeurs, qui sont plus chères, est presque exclusivement réservée aux classes élevées. »

L’impact de la décision uruguayenne dans le reste du monde

Quel a été l’impact sur les autres pays d’Amérique latine de la légalisation du cannabis en Uruguay ?

J.C.  D’abord, je dois dire que nous n’avons subi aucune pression des gouvernements de ce continent, ni de ceux qui ont un programme politique plus progressiste, ni de ceux qui ont un programme plus conservateur. Dans tous les cas, ce que nous avons rencontré, c’est un très grand respect du développement de nos politiques.

Nous commençons à voir que nous avions une société très violente, quand nous avions une société en pleine croissance économique, qui devenait plus équitable, qui avait des perspectives d’avenir, qui sortait d’une profonde crise de plus de 40 ans… et en même temps, nous avions une augmentation progressive de la criminalité et de la violence. Alors, nous nous sommes dits : « Que se passe-t-il ? » Et nous nous sommes mis à analyser, à nous concentrer plus particulièrement sur cet aspect lié à la criminalité et à la violence, et qui n’était PAS directement lié au fait que les gens se retrouvaient dans ces situations de violence à cause de la consommation de drogues, mais qui était directement associé aux formes de commercialisation des drogues.

 L’Uruguay a-t-il inspiré d’autres pays ?

J.C. En matière de politique intérieure, on ne peut pas savoir, mais on nous a accusés de créer un rideau de fumée, de distraire l’attention politique quand nous avons fait cette proposition, quand nous avons envoyé le projet de loi au Parlement. Il n’y a rien de plus éloigné de la réalité, n’est-ce pas ? Si, devant la République, à ce moment-là, nous avions la conviction, l’entière conviction, que poursuivre une stratégie de contrôle, uniquement basée sur le droit pénal, ne nous menait nulle part, alors, pour formuler une proposition alternative, nous avons considéré tous les aspects.

L’Uruguay a-t-il étudié le cas d’autres pays ?

J.C.  Nous ne partageons pas l’idée qu’il y a des « modèles ». Il n’y a pas de « modèle hollandais ». Il y a une expérience hollandaise, parce qu’aucun autre pays n’a fait la même chose que la Hollande. Parce que ce que la Hollande a fait, elle a pu le faire en fonction de sa culture politique, de son paysage constitutionnel, de l’idiosyncrasie de son peuple. Nous avons donc beaucoup étudié le cas hollandais, nous avons travaillé avec des universités et des centres de recherche, nous avons étudié ce qui avait été fait dans le cas australien, dans certains états où il y avait différents types de réglementations selon la quantité de plantes impliquées, nous avons étudié les failles qui ont permis le développement des clubs de cannabis en Espagne, les modalités adoptées au pays basque et en Catalogne… Nous avons étudié tout ce qui s’est fait dans les pays européens où il y a du cannabis à usage médical.

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Arrivés à ce stade, pensez-vous qu’en fait c’est votre pays qui a inspiré certains pays européens ?

J.C.  Là où il faut travailler plus, en termes de chemins possibles, c’est concernant les substances qui nécessitent une réglementation déterminée, qu’on ne peut pas laisser entièrement dans les mains du marché, qui exigent différentes règles du jeu parce qu’il s’agit… pas dans le cas du chanvre, mais déjà dans le cas du cannabis, qui a des effets psychoactifs, de substances qui peuvent poser des risques pour la santé, qui peuvent faire du mal. Nous devons faire attention, être prudents dans la consommation et, pour cela, il faut éduquer les gens. C’est pour cela que, pour nous, le Musée du cannabis (le Hash Marihuana Cáñamo & Hemp Museum de Barcelone) a de l’importance, et c’est pour cela que nous proposons de l’installer provisoirement à Montevideo.

La réglementation, une expérience de José Mújica

José Mújica a pris une décision très courageuse, parce qu’il s’est attaqué à l’ensemble du processus de réglementation alors qu’il était encore président. D’habitude, les gouvernants se mettent à soutenir la réglementation du cannabis une fois qu’ils ont quitté leurs fonctions. Pourquoi croyez-vous que cela est arrivé ? Avant tout, parce qu’il s’agit d’un phénomène. Il a créé un précédent de manière spectaculaire. À quoi pensez-vous que c’est dû ?

J.C.  Eh bien, lui-même l’a dit. Il fallait que quelqu’un fasse le premier pas. Ce sont ses propres mots, pas les miens. Moi, ce que je peux faire, c’est une analyse, d’une certaine manière, de ce qu’a fait José Mújica tout au long de sa vie politique. Presque 60 ans de vie politique.

C’est quelqu’un qui n’a jamais pris en compte l’éventuel coût politique, à l’heure de prendre ses décisions. Qu’il ait eu raison ou tort. C’est lui-même qui le dit, pas moi.

Oui, en effet, lui-même dit qu’il s’agissait d’une expérience.

J.C. Tout à fait. C’est qu’il n’y a pas de possibilités que les sociétés évoluent dans la différence, c’est l’ordre de la vie, que ce soit dans la recherche scientifique ou en termes socio-culturels, si on n’expérimente pas. Et il faut être clair en disant que c’est ce que nous faisons et, pour nous, il est très clair que c’est ce que nous faisons. « Expérimenter » n’est pas un gros mot. Expérimenter, c’est ce qu’a fait la droite, se servant des Uruguayens comme cobayes. Et quelle politique sociale n’est pas une expérience sociale ? Par exemple, la déréglementation totale du marché de la santé, qu’ils ont tentée dans la plus pure idée néolibérale, en Amérique latine, dans les années 90 en Uruguay, en particulier, ou au Chili dans les années 70, après le coup d’État militaire… C’est une expérience sociale aux conséquences brutales, qui a de nombreuses implications. Donc, ce que nous faisons, c’est une expérience, contrôlée, avec une claire présence de l’État, avec un rôle important de la société qui a participé à tout ça, et où les mouvements sociaux cannabiques et les mouvements sociaux des travailleurs ont eu une place essentielle. N’oubliez pas qu’avant que cette loi n’arrive sur la table, aucun chef d’entreprise ne se plaignait de la consommation de cannabis de ses employés.

À suivre…

Nous espérons que cette deuxième partie vous aura autant plu qu’à nous. Nous allons continuer à vous offrir, par petites doses, ce que nous considérons, sans aucun doute, comme une des interviews les plus intéressantes réalisées par notre équipe. L’histoire se poursuit et nous sommes enchantés de pouvoir compter sur tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont apporté leur pierre à l’édifice.

Nous vous tiendrons au courant des derniers développements !

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Julio Calzada est l’ancien Secrétaire Général de la « National Drugs Board » de l’Uruguay.


Julio Calzada a joué un rôle capital dans le processus de légalisation du cannabis dans son pays. Peu après la publication de la première partie de cette interview, M. Calzada a quitté sa fonction de Secrétaire Général de la « National Drugs Board » de l’Uruguay, suivant l’instauration d’un nouveau gouvernement.

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