by Diana on 10/04/2015 | Légal & Politique

Interview de Julio Calzada, ancien Secrétaire général du Conseil national sur les drogues en Uruguay. Première partie.

Uruguay Ma rencontre avec Julio Calzada a été, avant tout, surprenante. Je dois admettre que je m'attendais à m'asseoir en face d'une personnalité politique lambda se cantonnant aux habituels clichés dans ses réponses. Soit. Julio Calzada n'entre pas dans cette catégorie ni, si j'ose dire, dans aucune des catégories auxquelles nous associons généralement ceux qui évoluent dans les sphères les plus proches du pouvoir.

Julio Calzada

Julio Calzada est le Secrétaire Général de la « National Drugs Board » de l’Uruguay.


Julio Calzada est le Secrétaire Général de la « National Drugs Board » de l’Uruguay. Il a joué un rôle capital dans le processus de légalisation du cannabis dans son pays.


Ces sphères dans lesquelles on discute de sujets d’importance capitale et indiscutable, ces sphères dans lesquelles un vote peut entraîner un changement de cap, ces sphères dans lesquelles on prend des décisions importantes. Très importantes.

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Ma rencontre avec Julio Calzada a été, avant tout, surprenante. Je dois admettre que je m’attendais à m’asseoir en face d’une personnalité politique lambda se cantonnant aux habituels clichés dans ses réponses. Soit. Julio Calzada n’entre pas dans cette catégorie ni, si j’ose dire, dans aucune des catégories auxquelles nous associons généralement ceux qui évoluent dans les sphères les plus proches du pouvoir. Ces sphères dans lesquelles on discute de sujets d’importance capitale et indiscutable, ces sphères dans lesquelles un vote peut entraîner un changement de cap, ces sphères dans lesquelles on prend des décisions importantes. Très importantes.

Après avoir écrit d’innombrables articles basés sur ses déclarations publiques et étudié à fond toute la polémique qui entoure la légalisation du cannabis en Uruguay, j’ai enfin pu faire sa connaissance et converser avec lui. Évidemment, l’impression de le connaître déjà par avance m’a irrémédiablement envahi. Le résultat logique, supposai-je, des recherches que j’avais menées sur ses déclarations, sa vie et sa carrière bien longtemps avant de le voir pour la première fois. Tout cela était peut-être visible et c’est ainsi que, finalement, j’ai pu interviewer une personne proche, naturelle et, surtout, sincère.

Il ne donnait pas l’impression de suivre un plan établi ou de dire des phrases préparées. Il regardait parfois dans le vide pendant qu’il parlait, ce qui démontrait l’énorme foi qu’il avait en ses paroles, en ce qu’il disait.

 Le Hash Marihuana Cáñamo & Hemp Museum de Barcelone s’est révélé être l’endroit parfait pour parler de la situation que connaît actuellement l’Uruguay par rapport à la légalisation du cannabis, les dessous du processus, la relation avec le reste du monde et l’avenir de la régularisation, entre autres choses. Je dis l’endroit parfait, non seulement en raison des plus de 6 000 objets de collection liés au cannabis qui nous entouraient, mais également parce que, comme Calzada l’a affirmé lui-même, « le musée était enivrant ». Que peut-on demander de plus ?

Ceci étant dit, nous avons abordé une multitude de questions intéressantes, que nous allons vous présenter à travers plusieurs chapitres. Dans cet article, vous pourrez lire la première partie de l’interview, axée sur les raisons de la légalisation en Uruguay, sur les détails du processus d’enregistrement et sur l’information qui a été diffusée auprès des citoyens. Vous aurez ainsi l’opportunité de découvrir, de façon plus approfondie, ce qui se passe dans un pays qui est déjà entré dans l’histoire et qui, sans aucun doute, est devenu un exemple à suivre.

Extrait de l’interview de Julio Calzada, ancien Secrétaire général du Conseil national sur les drogues en Uruguay

Sensi Seeds
Julio Calzada avec Diana Sen au Hash Marihuana Cáñamo & Hemp Museum Barcelona

Quelle est la situation du cannabis en Uruguay, à l’heure actuelle ?

J.C- Aujourd’hui, pratiquement tout le système fonctionne. Outre l’autoproduction et les clubs cannabiques, qui fonctionnent depuis déjà plusieurs mois, tout ce qui concerne l’utilisation industrielle du chanvre est réglementé depuis décembre dernier et, finalement, en janvier dernier, nous avons réglementé tout ce qui se rapporte au cannabis à des fins médicales.

Le cannabis à des fins non médicales en est encore au dernier stade de cette réglementation. Cette réglementation comporte trois parties fondamentales : l’autoproduction, les clubs cannabiques et la distribution massive par l’intermédiaire des pharmacies. Tout ce qui concerne l’autoproduction et les clubs fonctionne déjà. Plus de 2 000 personnes sont déjà liées à ce système. La partie relative à la distribution via les pharmacies en est à la phase ultime, puisqu’il ne reste plus qu’à soumissionner les entreprises qui vont se charger de la production. Cinq entreprises sont encore en lice et on saura certainement bientôt laquelle va être choisie.

Quelle information a-t-on présenté aux citoyens ? Pourront-ils tous y accéder de la même façon ? Étant donné qu’il existe un registre obligatoire pour l’autoproduction, comment fonctionne exactement le système ?

J.C- Le registre est un système basé sur les formes légales existantes en Uruguay. Nous disposons d’une loi de protection des données sensibles, ce qui signifie que certaines données appartiennent uniquement aux personnes et, éventuellement, au système auxquelles elles sont liées. Ces données, dans le cas de la légalisation du cannabis, ne sont accessibles que par le consommateur ou l’Institut de régulation et de contrôle du cannabis. Ces données ne sont pas communiquées au Ministère de l’intérieur, à la police ni à aucun entrepreneur. Personne ne peut y avoir accès. Il s’agit de données blindées, cryptées et protégées à l’aide d’un logiciel spécial qui comporte lui-même un algorithme spécial et qui ne peuvent être reconnues que dans le cadre adéquat. Ce système fonctionne déjà, avec les 2 000 consommateurs qui, comme je l’ai déjà dit, se sont déjà enregistrés. Nous ne sommes qu’au début d’un processus qui va certainement durer plusieurs années et qui s’affirmera progressivement. Toutes les recherches que nous avons menées sur l’adhésion des consommateurs à l’un de ces trois systèmes indiquent que nous allons atteindre plus tard un nombre très élevé d’adhésions.

Le registre a pour objectif de contrôler le volume de production et fournit des garanties aux consommateurs, à toute personne enregistrée lorsque, par exemple, la police parvient éventuellement à pénétrer chez elle à cause d’un cambriolage ou d’un problème quelconque et trouve jusqu’à 6 plantes. S’il s’agit d’un consommateur enregistré, cette personne n’aura aucun problème avec la police. Sinon, conformément à la loi, certainement grâce à la loi actuelle, elle ne recevra qu’une sanction administrative. Autrement dit, elle ne tombe pas directement sous le coup de la loi pénale, sauf s’il est démontré que la personne cultive à des fins commerciales.

Nous recevons beaucoup de messages de la part d’Uruguayens qui ne savent pas exactement où ils doivent se rendre. Est-ce aussi simple que se rendre à la mairie et demander des renseignements ou bien faut-il recourir à la télématique ?  Il semble que le citoyen ne sait pas par où commencer pour lancer le processus d’enregistrement.

J.C- Eh bien, il reste beaucoup à faire en collaboration avec les juges, les procureurs et la police, pour qu’ils comprennent bien le processus. Par exemple, certains membres de la police pensent tout à coup que les personnes prises en train de consommer de la marijuana doivent posséder une carte, alors que depuis toujours en Uruguay, on peut consommer de la marijuana dans la rue, mais on leur demande aujourd’hui une carte. Une carte qui n’existe pas.

Pour s’enregistrer, les personnes doivent se rendre au bureau de poste. Tous les bureaux de poste ne sont pas habilités, mais beaucoup le sont. Il en existe près de 200 dans tout le pays, où l’on peut se rendre pour remplir un dossier. De cette façon, un simple justificatif de domicile, par exemple une quittance indiquant que vous vivez à « tel endroit », est suffisant. La seule obligation est que vous devez résider en Uruguay, au moins depuis un an. Et avoir plus de 18 ans évidemment.

Vous voulez dire que les consommateurs à des fins récréatives ou médicales étrangers qui voient dans ce système une manière d’accéder facilement à la marijuana ne peuvent rien faire s’ils ne sont pas résidents ?

S’ils ne sont pas résidents, ils ne peuvent rien faire.

Est-ce que cela peut changer à l’avenir ou bien est-ce que cela signifie qu’il n’existe aucune possibilité pour eux ?

J.C- Il n’existe aucune possibilité pour eux, mais parler du futur au vu des changements en cours…Il est difficile d’envisager cela à court terme. Je te dirais alors que, dans la prochaine législature, dans les prochaines années, aucun changement ne va se produire. Tout est lié au fait que l’Uruguay possède des frontières terrestres très minces avec le Brésil et les communications avec l’Argentine sont également très développées. Par ferry, tu peux te rendre en 50 minutes à Buenos Aires.

Cela provoquerait peut-être un afflux de gens vers l’Uruguay depuis ces pays ?

J.C- Eh bien, d’une certaine manière, cela donnerait lieu à ce que beaucoup d’auteurs appellent le « tourisme cannabique », dont Amsterdam reste LA référence. On pourrait alors en arriver à ce type de tourisme, ce qui aurait de nombreuses implications dans les relations avec l’Argentine et le Brésil qui, comme je l’ai déjà dit, ont des frontières terrestres communes avec l’Uruguay. Tu traverses une rue et tu te retrouves tout à coup en Uruguay.

Puisque vous exigez la résidence d’un an comme condition préalable minimale, d’une certaine façon, cela permettra de contrôler un peu l’accès au cannabis, non ?

Bien sûr. Le lieu de résidence est un élément que nous pouvons contrôler, même un citoyen argentin ou brésilien ayant la double résidence là-bas et en Uruguay pourra consommer et acquérir légalement du cannabis en vertu des différentes conditions. Ainsi, si une personne est résidente en Uruguay mais ne vit pas là tout le temps, elle peut donc adhérer à un club, avoir des plants chez elle et s’approvisionner à la pharmacie sans problème. L’idée fondamentale est d’empêcher tout un chacun de descendre d’un bateau de croisière et d’acheter de la marijuana dans n’importe quel centre ou n’importe quelle pharmacie.

Existe-t-il un droit d’admission ? Autrement dit, même si la personne réside en Uruguay, existe-t-il une préférence, par exemple si c’est un patient ? L’État peut-il rejeter une inscription si un individu ne remplit pas les conditions ?

J.C- Non. La seule exclusion concerne les personnes qui présentent, disons, des problèmes d’autonomie. S’il s’agit d’un malade psychiatrique sans autonomie personnelle, par exemple. Ou si la personne a moins de 18 ans. Il n’existe pas d’autre condition. L’usage médical, pour sa part, fait l’objet d’une prescription médicale spécifique. La restriction est la suivante : si ton médecin te prescrit un type de marijuana que tu vas pouvoir acheter en pharmacie, tu ne pourras pas te procurer de la marijuana à des fins non médicales pendant 30 jours. Il s’agit d’une exclusion sanitaire, parce que lorsqu’un médecin prescrit du cannabis à une personne qui suit un traitement oncologique ou contre le VIH, il peut également lui donner plus de 40 grammes par mois à consommer, par exemple, sous forme d’aliments. Il précise aussi la quantité que le patient peut fumer. Dans ce cas, la personne pourra acheter plus de 40 grammes et pourra, en outre, acheter des variétés supplémentaires par rapport à celles que l’on vend pour un usage non médical.

Cette personne, une fois qu’elle aura acheté la quantité destinée à un usage médical, ne pourra pas en acquérir pour un autre usage pendant 30 jours.

Ainsi, on empêche un usage commercial ou une revente ? Autrement dit, on empêche l’utilisation du cannabis à une autre fin qui ne soit pas indispensable ?

J.C- L’objectif du système de contrôle est associé à un ensemble de variables. La première consiste à contrôler le volume de production et à éviter que ce que l’on produit légalement se retrouve sur les marchés clandestins, autant en Uruguay qu’en Argentine ou au Brésil. Pour cela, nous disposons d’un ensemble de « sauvegardes ». Par exemple, les plantations de chanvre vont devoir être enregistrées, parce que nous allons effectuer un suivi pour vérifier que ce qui est effectivement planté est bien du chanvre et pas un autre type de culture destiné à un usage non industriel. L’intention n’est pas d’établir un contrôle total à la George Orwell, mais plutôt de garantir aux citoyens de notre pays et des pays voisins que la production réalisée en Uruguay ne va pas être détournée à des fins illégales.

À suivre…

Ici s’achève la première partie de l’interview de Julio Calzada. Dans la seconde partie, nous aborderons des sujets très intéressants comme les changements survenus dans les relations avec d’autres pays, après la légalisation. Nous parlerons de l’Europe et du cas des États-Unis. De même, nous continuerons à répondre aux questions que se posent les citoyens uruguayens, par exemple, si le président actuel, Tabaré Vázquez, introduira des restrictions à la loi et si, dans un avenir proche, les Uruguayens pourront acquérir des graines de marijuana auprès des banques de cannabis européennes comme celle de Sensi Seeds.

En outre, Julio Calzada nous parlera de Mujica et des raisons pour lesquelles il a pris la décision d’initier le processus de régulation. Il est intéressant de vérifier comment Calzada parle de l’ancien président de l’Uruguay, avec ce mélange de respect et d’admiration que l’on ne peut avoir qu’à l’égard de quelqu’un que l’on considère, non seulement comme un ami, mais comme un véritable maître.

Ne ratez pas cette occasion, car absolument tout ce que nous explique M. Calzada vaut son pesant d’or. Restez à l’affût !

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